Les billets hebdos de l'actualité du GrandTerrier - GrandTerrier

Les billets hebdos de l'actualité du GrandTerrier

Un article de GrandTerrier.

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Chaque semaine, un nouveau billet annonçant un ou plusieurs articles sur le site GrandTerrier.

Une compilation des billets est publiée en fin de trimestre sous la forme des chroniques du Bulletin Kannadig.

Anciens billets hebdos : [Actualité, archives]

Les anciennes affichettes : [Accroches à la une]

Modifications d'articles : [Journal des MàJs]


Sommaire

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1 Manoir et moulin nobles en 1730-53

Billet du 21.11.2020 - Manoir du Griffonès, moulin et villages voisins situés sur l'éperon du Stangala, domaine noble et roturier des seigneurs de Coat-Caric relevant du fief du roi : étude et transcriptions des documents d'archives de la Chambre des comptes de Nantes sous la cote B2012.

Trois générations des seigneurs de Coat-Caric sont au 18e siècle les propriétaires fonciers du domaine de Griffonez dépendant du fief du Roi : Pierre Lesparler (<1655-1727), René Corentin Lesparler (<1690-1721) et le chevalier Jean Marie Charles Lesparler (1720-1750). Le titre de Coat-Caric leur est attribué par le manoir éponyme en Plestin-les-Grèves (Côte-d'Armor), mais cette branche réside dans le château de la Bouexière en Pleyben, acquis par le mariage de leur aïeul en 1640.

Deux liasses de documents, datés de 1730 et 1752, conservés aux Archives départementales de Loire-Atlantique, attestent du contour de leur propriété suite aux décès de René Corentin Lesparler et René Corentin Lesparler, par les déclarations de leurs veuves respectifs (Marie Sébastienne Bizien et Marie Anne Charlotte de Marigo).

Vraisemblablement Pierre de Lesparler a hérité à la fin du 17e siècle de la propriété de Griffonez des seigneurs de Grassy, la description des biens concernés et des droits seigneuriaux afférents étant identiques. Les lieux concernés sont le manoir de Griffonez, Kerberon, Kernoaz, le moulin à eau, Quélennec bihan (ce dernier village étant en partie morcelé : « le tiers est au fief du sieur abbé de Landevennec »).

Pour le moulin à eau de Griffonez, placé sur l'Odet en crontrebas et désigné aujourd'hui sous le toponyme de Meil-Poul, ses dimensions précises sont données en pieds : « de long trante sept pieds, de franc traize et demy et de hautteur six et demy », à savoir 12 mètres de longueur, 4,5 de largeur et seulement 2,1 de hauteur.

Les lieux sont décrits avec cette précision : « toutes les maisons des dits manoir, domaine et moulin cy-devant sont couverts de gleds » (chaume). Le manoir est composé de « maisons, crèches, grange », et l'on notera que le pré-inventaire établi en 1972 pour le Patrimoine Culturel de Bretagne mentionne sur le bâtiment principal et l'étable au nord plusieurs ouvertures à « piédroits chanfreinés », et également un linteau de l'étable avec une date gravée 1608 ou 1628, ceci correspondant sans doute à une extension entreprise du temps des Grassy, prédécesseurs des Coat-Caric.

L'ensemble est réputé être possédé « prochement en partie noblement et en autre partie roturièrement du Roy », ou plus précisément « qu'il ny en a de noble que le dit manoir de Griffones et le moulin et les autres estant biens roturiers » Les impôts spécifiquement levés sur les biens nobles (chefrente, droits de moutte, foy et hommage, chambart ...) ne sont pas dus pour les villages de Kerberon, Kernoaz et de Quélennec où les domaniers ne doivent que la rente au titre de « domaine congéable à l'usement de Cornouaille  ».

A la suite des aveux ou rapports de succession de 1730 et 1752, le receveur du roi confirment la validité des déclarations des deux veuves, en précisant bien que le domaine de la sénéchaussée de Quimper est aliéné respectivement au comte de Toulouse et au duc de Penthièvre (père et fils) qui sont les derniers gouverneurs de Bretagne avant la Révolution française.

En savoir plus : « 1730-1753 - Manoir et dépendances de Griffonez, propriété des Coat-Caric La Bouexière »

  Manoir de Griffonès et crèche :

Moulin de Griffonès, dit de Meil-Poul :


* * *

La semaine dernière, il était question d'une vidéo d'une noce bretonne filmée en 1912 : on nous a fait la remarque que le film laisse à penser qu'il faisait un temps estival (ombrelles, chapeaux de soleil, feuilles des arbres). En excluant les mariages hors saison, le nombre des mariages possibles est considérablement réduit : cf. la liste dans l'article.

2 Des noces filmées en 1912

Billet du 14.11.2020 - On continue le travail collectif d'analyse des vidéos d'autrefois. Sur celle de la semaine dernière, datée de 1922, le garde-chasse Léonus a été identifié, mais pas encore les pitres assoiffés, ni les ouvriers diplômés. Sur celle-ci il s'agit de trouver le nom des mariés et le lieu des noces.

Ce film du musée Albert Kahn, montrant une noce bretonne en milieu rural au début du 20e siècle, est une rare archive qui a été été projetée et présentée à Ergué-Gabéric par Claude Arnal de la Cinémathèque de Bretagne en juin 2003.

Dans ce court-métrage la première scène est l'arrivée des noceurs en chars-à-bancs sur un chemin rural, précédée d'un couple de sonneurs de biniou et bombarde. Il semble que ce chemin bordé d'un tas de pierres soit le virage de Pont-Banal de la route de Saint-Joachim, avec une prise de vue en léger surplomb depuis la côte menant au bourg d'Ergué-Gabéric. Les deux sonneurs, dont les figures sont cachées par l'ombre de leurs chapeaux, arrivent à pied, et une vingtaine de chars-à-bancs défilent ensuite, ce nombre attestant de l'importance des familles des mariés.

La deuxième scène est la sortie de la messe de mariage : les invités en habits de noces remontent le cimetière qui entoure l'église paroissiale, passant le long du presbytère et de l'ossuaire. Jeunes, femmes et hommes franchissent allègrement l'échalier et se rassemblent sur la rue, avec en arrière-plan la rue de la fontaine, la future maison Nédélec à gauche (actuellement en 2020 en cours de reconstruction) et l'ancienne ferme Le Roux.

Le chrono précis du film, selon le compteur défilant en bas d'écran sur la vidéo, est le suivant :

1.Image:Space.jpg00:00Image:Space.jpgàImage:Space.jpg00:17Image:Space.jpg: Générique

2.Image:Space.jpg00:18Image:Space.jpgàImage:Space.jpg01:20Image:Space.jpg: Arrivée des sonneurs et des charabans

3.Image:Space.jpg01:21Image:Space.jpgàImage:Space.jpg03:00Image:Space.jpg: Sortie de messes près de l'ossuaire

4.Image:Space.jpg03:01Image:Space.jpgàImage:Space.jpg07:34Image:Space.jpg: Danses à la ferme

5.Image:Space.jpg07:35Image:Space.jpgàImage:Space.jpg07:44Image:Space.jpg: Générique de fin

La scène finale est une longue série de danses en rondes et en quadrettes, traditionnellement deux femmes et deux hommes. Aujourd'hui les seules danses à 4 danseurs sont plutôt rares, mais à la fin du 19e siècle et au début du 20e, la gavotte est toujours dansée en quadrettes en pays glazik, et non en couple ou en chaine.

Les sonneurs de bombarde et biniou ne sont pas filmés, et les danseurs se déploient sur une cour de ferme, avec une maison d'habitation et son muret de jardin en second plan, et des appentis agricoles sur le côté gauche. Ce corps de ferme ressemble à l'entrée de Kerellou, non loin du bourg, mais ce village ne semble pas avoir hébergé une famille de mariés de l'an 1912.

 

Les habits traditionnels brodées des noceurs, hommes et femmes, dénotent une certaine opulence, mais à ces noces les plus pauvres ne sont pas oubliés. Pour preuve les enfants en sarreaux larges et « boutou koad » (sabots de bois) qui regardent le ballet costumé.

Au total 20 noces ont été célébrées en 1912 à Ergué-Gabéric, et pour l'instant aucune n'a été identifiée pour être celle qui ont l'honneur des caméras. Parmi les plus importants, on notera le mariage le 5 novembre de Eouzan et Reine Rolland, fille et fils de contremaitre et mécanicien de la papeterie Bolloré. Le jeune entrepreneur René Bolloré, « ami du marié » et témoin du mariage, aurait pu demandé une prestation cinématographique, mais à ce jour rien ne permet de localiser la scène dansée à Odet.

Les autres mariages dont les bans sont publiés concernent principalement des fils et filles d'agriculteurs, de journaliers et domestiques, et quelques artisans (charron, boulanger, meunier) : cf. la liste dans l'article détaillé. Les familles les plus influentes sont potentiellement à Lenhesq (Hostiou), Keranroux-Kerrous (Signour), Lezebel (Guillou), le bourg (Le Roux), le moulin de Kergonan (Troalen) ...

Un appel est lancé : si vous reconnaissiez vos ancêtres et/ou le lieu des noces, nous vous serions reconnaissants de le faire savoir ; on garde au frais une bouteille millésimée de cidre pour célébrer l'évènement mémorial.

En savoir plus : « Noces Bretonnes à Ergué-Gabéric en 1912, Film du musée Albert Kahn »

3 Un film d'antan pour un centenaire

Billet du 07.11.2020 - La nouvelle période de confinement pandémique se prête bien, comme la précédente, au travail collectif d'analyse cinématographique : voici une vidéo mise en ligne par la Cinémathèque de Bretagne. La semaine prochaine nous étudierons un court-métrage très intéressant de 1912.

Cette vidéo N&B de 14 minutes a été filmée le 8 juin 1922 dans l'enceinte de l'usine à papier Bolloré d'Odet : une belle fête populaire où tout le monde, notables et ouvriers-ères, semble s'amuser. C'est un bon complément à la collection des 55 cartes postales du photographe quimpérois Joseph Villard. Sur les clichés on peut voir d'ailleurs voir les caméras 35 mn présentes sur les lieux de la fête, mais on ignore le nom du cinéaste professionnel sollicité par Rene Bolloré pour immortaliser les évènements de la fête.

Les scènes filmées sont essentiellement festives : les invité(e)s en costumes traditionnels, les danses bretonnes en quadrettes, couples ou chaines, les deux célèbres sonneurs de biniou et de bombarde, les démonstrations des gymnastes de la clique des Paotred, les hommes et les femmes sur les manèges, les conciliabules et pitreries alcoolisées ...

Le chrono détaillé du film, selon le compteur défilant en bas d'écran sur la vidéo, est le suivant :

1.Image:Space.jpg18:49Image:Space.jpgàImage:Space.jpg19:30Image:Space.jpg: Les spectateurs, hommes et femmes en habits traditionnels, les jeunes Paotred

2.Image:Space.jpg19:31Image:Space.jpgàImage:Space.jpg22:27Image:Space.jpg: La remise des diplômes par René Bolloré

3.Image:Space.jpg22:28Image:Space.jpgàImage:Space.jpg24:48Image:Space.jpg: Les danses

4.Image:Space.jpg24:49Image:Space.jpgàImage:Space.jpg25:05Image:Space.jpg: Les sonneurs Fanch Gaillard et François Bodivit

5.Image:Space.jpg25:06Image:Space.jpgàImage:Space.jpg25:40Image:Space.jpg: Suite des danses

6.Image:Space.jpg25:41Image:Space.jpgàImage:Space.jpg29:52Image:Space.jpg: Foule, manèges, vaisselle, hommes aux chapeaux

7.Image:Space.jpg29:53Image:Space.jpgàImage:Space.jpg30:17Image:Space.jpg: Gymnastes

8.Image:Space.jpg30:18Image:Space.jpgàImage:Space.jpg30:17Image:Space.jpg: Invités, garde-chasse et deux soiffards

Parmi les nombreux danseurs, on reconnait bien Corentin Heydon avec son béret et Corentin Coré, tous deux moniteurs des gymnastes des Paotred Dispount. Pour ce qui concerne les 12 femmes et les 11 hommes décorés par le patron René Bolloré, leur identification n'a pas encore été menée ; chacun(e) reçoit deux diplômes enroulées et la boite de la médaille commémorative du centenaire (la médaille proprement dite du travail était épinglée par le préfet, cf. les cartes postales Villard).

Un appel à la reconnaissance de tous les participants à la fête est lancé afin que les générations à venir puissent reconnaitre leurs ancêtres papetiers (cf. vignettes d'arrêts sur image de l'article).

Pour l'animation des danses, deux sonneurs cornouaillais, à savoir Fanch Gaillard (1876-1922) à la bombarde et François Bodivit (1887-1963) au biniou, donnent un véritable concert adossé à une haie près du manoir. Gaillard, ménétrier musicien de  profession  à

  Quimper, décédé en décembre peu de temps après sa prestation à Odet, est surnommé « Fri toull » (nez creux). Bodivit est natif de Clohars-Fouesnant et son père, François aussi, décédé en 1900, a été également un "biniaouer" très réputé.

Et on se demande bien aussi qui pouvaient être les deux pitres assoiffés qui clôturent la vidéo et qui sollicitent en boissons le garde-chasse Alain-Yves Léonus.

En savoir plus : « La fête du centenaire des papeteries Bolloré en 1922, film muet noir et blanc »

4 Une affaire criminelle à Niverrot

Billet du 01.11.2020 - Où il est question de casseurs de pierres sur la nouvelle route de Kerdévot à Niverrot, d'un horrible assassinat en plein champ de pommes de terre et d'un procès en assises d'un jeune domestique délinquant qui écope d'une peine de 15 ans de travaux forcés.

Ce livre « Faits divers en Bretagne - 2e saison » rassemble les chroniques radiophoniques de 2018-2019 sur France Bleu Breizh Izel composées et lues par le journaliste Louis Gildas, et consacrées aux affaires judiciaires des siècles derniers en Bretagne.

La quatorzième chronique de cette deuxième saisie, avec comme sujet une affaire criminelle gabéricoise datée de 1930, a été diffusée quotidiennement sur l'antenne pendant la semaine du 17 septembre 2018 :

Les longs articles ci-dessous publiés dans les journaux « L'Ouest-Eclair », « La Dépêche de Brest » et « Le Petit Breton » sur cette affaire illustrent parfaitement la misère et la violence en milieu rural pendant la première moitié de 20e siècle, au travers notamment des égarements des plus jeunes.

Les premiers articles de 1930 sont titrés « Le crime d'Elliant » parce que les premiers secours sont demandés par le maire d'Elliant, le décédé étant employé par le détenteur du moulin de Quénéhaye situé sur la rive elliantaise, mais le champ de ce moulin où a été commis le meurtre est bien de l'autre côte du ruisseau sur le territoire d'Ergué-Gabéric. Les articles suivants relatent l'affaire comme l'assassinat d'Ergué-Gabéric et l'Ouest-Eclair publie même la photo du village de Niverrot où sont domiciliés la plupart des protagonistes. Et l'acte de décès est bien déclaré dans ce village gabéricois.

L'accusé Jean-Louis Lizen, âgé de 19 ans, natif de Fouesnant de parents miséreux, est domestique pour 200 francs par mois (300 pendant la moisson) dans une ferme de Niverrot, après avoir été ouvrier verrier dans la région rouennaise. Le 12 octobre 1930 il tue à coups de houe un ouvrier agricole, casseur de pierres à l'occasion (tout comme son agresseur), et lui dérobe ses 1660 francs d'économies. Pour commettre son délit, Lizen avoue avoir bu un litre de vin rouge et de l'eau-de-vie de cidre.

Le co-accusé est André Tanguy, 14 ans, est également domestique dans la même exploitation agricole de Niverrot. Orphelin d'un père alcoolique et avec une mère épileptique hospitalisée, il  est  pupille

  de l'Assistance publique (renvoyé de l'orphelinat Massé pour indiscipline) et placé dès ses 12 ans dans la ferme de Niverrot. Quand il était petit, son père l'obligeait à aller mendier son pain.

Leur victime, le journalier François - ou plutôt Fañch - Gourmelen, est logé à Niverrot, a 56 ans et est qualifié de vieillard. Méfiant, il porte ses économies sur lui, dans son veston. Casseur de pierres pour le remblaiement de la nouvelle route de Kerdévot à Niverrot, il est aussi employé par le meunier de Quénéhaye comme journalier et ramasseur de pommes de terre. Il est présenté comme « une physionomie plutôt sympathique. très sobre, il acceptait rarement à boire - il buvait de l'eau - ce qui, à certains points de vue, le faisait passer pour un original dans un pays où l'on ne recule pas devant la bolée.  »

Ce qui frappe à la lecture des comptes-rendus d'interrogatoires et d'audiences d'assises, c'est le fossé social qui existe entre d'une part les domestiques, jeunes et vieux, et leurs patrons agriculteurs d'autre part. Les premiers sont désignés par leurs patronymes - Lizen, Tanguy et Gourmelen -, très souvent sans leurs prénoms, et jamais sans les "Monsieur" qui caractérisent leurs patrons. Les domestiques et journaliers travaillent tous les jours, y compris le dimanche jour de crime, matin et après-midi, alors que leurs employeurs sont ce jour-là en sortie de chasse. Les domestiques sont logés très modestement, soit par exemple celle du meurtrier : « la grange où, près des tas de paille, se trouvait sa chambre. ».

Au procès d'assises le jury a longuement délibéré, et n'a pas manqué de constater la culpabilité avec vol et préméditation de Jean-Louis Lizen qui aurait dû écoper de la peine de mort.

Mais le jugement relève des circonstances atténuantes qui, en temps normal, transforme la peine de mort en travaux forcés à perpétuité. Mais ici les jurés convainquent le président de réduire la peine à quinze ans, le célèbre avocat Jean Jadé ayant déclaré que «  son hérédité a pesé certainement sur son geste meurtrier » et demandé de faire « la part des responsabilité de la société dans l'abandon dont Louis Lizen a été l'objet depuis sa naissance ». Et notamment le fait qu'il a été « jeté dès l'âge de 13 ans, dans une de ces verreries de la Seine-Inférieure où trop d'enfants se livrent à un travail épuisant dans une lamentable promiscuité morale. ».

Son jeune complice André Tanguy dont la faute est d'avoir le guet avant l'agression est acquitté. Le journaliste du Petit Breton ajoute : « Il y a, incontestablement, beaucoup à faire, au point de vue social, pour arrêter la jeunesse dans la voie du crime. C'est une tâche à laquelle il convient de suite de s'attacher. Le temps presse. ».

En savoir plus : « L'assassinat crapuleux d'un casseur de pierres à Niverrot, journaux de 1930-31 », « GILDAS Louis - Faits divers en Bretagne - 2e saison »

5 Des rentes dues à la Légion d'honneur

Billet du 24.10.2020 - On savait déjà que 6 villages gabéricois avaient été intégrés dans le domaine de la Légion d'honneur, grâce aux documents de privation en 1807. Aujourd'hui on en sait plus sur cette dotation de 1802 grâce aux rapports de prise en possession retrouvés aux Archives départementales.

Ces villages situés à l'est de la commune font partie avant la Révolution d'un fief noble inscrit au domaine royal, à savoir le domaine de Kergestin. Après le décès de Jean du Fou, en juin 1492, le domaine de Kerjestin passe dans les mains de sa fille Renée. Cette dernière s’était mariée la même année à Louis de Rohan, seigneur de Guéméné, et transféra le bien à la famille de Rohan-Guéméné, puis aux Rohan-Gié.

Ces derniers étant les chefs de la résistance protestante bretonne à la fin du 16e siècle, les terres de Kerjestin sont confisquées par la Ligue et intégrées au « Domaine de la Couronne ».

Et tout naturellement elles font partie de la dotation au domaine agricole de la Légion d'Honneur créé par Napoléon Bonaparte en 1802. Cela veut dire que pendant 5 ans, de 1802 à 1807, les fermiers exploitants des lieux doivent payer une rente à l'Ordre de la Légion d'Honneur représenté par sa cohorte n° 13 qui couvre les départements du Morbihan, Finistère, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Mayenne et Maine-et-Loire.

Les revenus, en céréales et en argent, que versaient les « fermes d'Etat » servent à entretenir les hospices, les écoles de jeunes filles de la Légion d'Honneur et à payer les pensions des décorés.

Grâce d'une part aux archives des Domaines de Quimper datées de début 1804 en pluviôse et ventôse de l'an 12 et aux documents de ventes en 1807-1808 (cf. articles séparés) d'autre part, on sait que 12 tenues gabéricoises étaient inscrites dans le sommier ou rentier de la Légion d'honneur du département du Finistère :

  1. Tenue à Quenec'h Deniel - 2. Autre tenue à Quenec'h Deniel
3. Un convenant à Kermoisan - 4. Des prairies à Lezouanac'h
5. 6. 7. 8. 9. Cinq tenues à Keranroué
10. 11. Deux convenants à Kerjestin/Keristin
12. Le moulin de Meil-Faou

Les cinq lots complémentaires gérés par le bureau de l'enregistrement et des domaines de Quimper sont situées sur la commune voisine de Saint-Evarzec, notamment Kermorvan et Keridran de l'autre côté de la rivière du Jet.

La nature des rentes dues par les fermiers d'Ergué-Gabéric et de Saint-Evarzec est essentiellement en nature (3 céréales : froment, seigle, avoine) et accessoirement en argent. Les quantités de céréales sont mesurés soit en grands boisseaux, appelés ici « combles », ou en « rases ». Les sommes d'argent, dues notamment pour l'impôt dit des « corvées », sont valorisés en livres et sols, mais à la fin de document de prise de possession les totaux sont exprimés en francs et centimes.

À l'exception du moulin du Faou, toutes les tenues sont dites être « à domaine congéable », régime convenantier et seigneurial maintenu en Bretagne à La Révolution. Le moulin du Faou qui est « en ruine » est tenu à ferme.

Le document de 1804 précise aussi la date officielle de la dotation au domaine de la Légion d'honneur, le 25 septembre 1802, à savoir un an avant le début de l'an 12 : « le 6 vendémiaire dernier et ceux échus pendant l'an 11 qui n'avaient pu être recouvrés avant la réception de la dite instruction appartenaient à la Légion ». Il est rappelé que les rentes versées éventuellement par erreur au trésor public pendant cette période doivent être restituées à la cohorte N° 13.

Se révélant inefficaces et ruineuses au niveau national, les cohortes et le domaine de la Légion d'honneur seront démantelés dès 1807 et les propriétés foncières généralement revendues à leurs exploitants. Les six villages d'Ergué-Gabéric ne feront pas exception, ils n'auront été affectés au domaine de la Légion d'honneur que pendant 5 ans, de 1802 à 1807.

En savoir plus : « 1802-1807 Le domaine gabéricois de l'Ordre national de la Légion d'honneur »

6 Militant et passeur de mémoires

Billet du 17.10.2020 - Une biographie familiale paternelle et maternelle, basée sur des extraits de journaux ou revue, une fiche dans le dictionnaire ouvrier et social Maitron, ainsi que l'épreuve du diplôme national du brevet d'histoire-géo de 2012, pour la compréhension des évènements de l'année 1936.

La biographie de René Huguen a l'honneur de figurer dans le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, plus communément appelé « Le Maitron » (du nom de son initiateur Jean Maitron). Après avoir été instituteur, son parcours militant est le suivant : secrétaire des Jeunesses communistes des Côtes-du-Nord (Côtes-d’Armor) en 1944 ; adjoint au maire de Saint-Brieuc (1947-1953) ; directeur de cabinet du député-maire communiste René Cance (1956-1959), assistant parlementaire du député communiste François Leizour. En 1936 Il participe aux manifestations de soutien au Front populaire, est fait prisonnier par les troupes allemandes en 1940, est très actif dans l’organisation de l’aide aux enfants espagnols, et crée le journal Ouest-Matin avec Henri Denis. Retraité, il se plonge dans l’étude de l’œuvre du romancier Louis Guilloux qu'il a côtoyé, et publie des monographies sur le parlementaire Alexandre Glais-Bizoin.
Il demeure fidèle au PCF. Il quitte Ergué-Gabéric avant ses 10 ans, son père ayant été embauché comme cheminot en région parisienne, puis à Saint-Brieuc. Il n'oublie pas pout autant ses origines et y revient, notamment en 1936 comme il s'explique dans le journal « Le Parisien » le 14.07.2012. Cet été des congés annuels payés décrétés par la loi du 20 juin, il part en famille chez ses grands-parents à Lestonan, où tout le village est employé à l'usine de papier Bolloré. « Pour la première fois, ces ouvriers s'arrêtaient de travailler sans perte de salaire, raconte-t-il. Je revois mon oncle ivre de joie levant le poing en criant : Vive Blum ! » Parmi les images qui restent gravées dans sa mémoire, celle de ces familles assises, parfois inconfortablement, sur le pas de la porte. « Ils ne faisaient rien, ils savouraient simplement le moment, en discutant, décrit René. Les gens se rendaient aussi visite, on mangeait des gâteaux bretons, c'était une fête permanente. »

Son père Jean-René est né en 1900 à Stang-Odet, le hameau isolé près de la papeterie d'Odet et d'où était sa grand-mère paternelle Françoise Philippe. Le grand père Jean-Louis (1863-1926) est « ouvrier papetier » sur les actes d'état-civil. L'oncle Yves-Marie, décédé en 1979, est également ouvrier papetier, celui que son neveu décrit dans le journal « Le Parisien » comme criant « Vive Blum ! ».

En 2012, basée sur un article similaire de souvenirs dans « Le Télégramme », l'épreuve du diplôme national du  brevet d'histoire-

  géographie inclut deux questions relatives à 1936 :

Question 3 (document 3) :

  • a) À quel groupe social appartient René Huguen ? 0,5 point
  • b) Comment la population française accueille-t-elle, selon son témoignage, les avancées sociales liées au temps libre ? Justifiez votre réponse en relevant deux éléments du texte. 2 points

Du côté de sa mère Marie Jeanne Le Meur, née Cuzon, René Hugen se souvient de la maison de Croas-Spern de ses grands parent. Sa grand mère Marie Jeanne Cuzon et son grand-père Laurent Le Meur habitent au bord de la route de Croas-Spern une petite maison qui a été rasée en 1996.

Il se souvient : « Au bout d’un jardinet protégé de la route par une haie d’aubépine, se tient l’antique maison au toit fatigué. Le couple Le Meur habite là, moyennant quelques travaux périodiques demandés par les propriétaires de Saint-Joachim. Ah! comme je me sens bien en ces jeunes années, sur cette terre battue où courent souvent les poules, entre ces meubles rustiques dressés sur des cales inégales ; comme je me sens bien à cette grande table à l’intérieur de laquelle Grand-Mère range pain, farine et beurre ou dans l’âtre, chauffant mes petits pieds au-dessus des cendres chaudes ! Et lorsque Grand-Père rentre de sa dure journée de cantonnier et qu’il applique sa barbe piquante sur mon front en lançant fièrement: "Ar goas !" (jeune homme). ».

Ce Laurent Le Meur, cantonnier, est aussi le grand père de Jean Le Reste, ce dernier l'ayant retrouvé sur une photo de 1915 d'un groupe d'ouvriers de la mine d'antimoine de Kerdévot et ayant également célébré sa mémoire : « Je garde le souvenir d’un homme attachant qui, me prenant par la main, tenant un "crepig" de l’autre, m’amenant chercher des noisette. Le matin, quand il partait travailler sur les routes je le vois avec ses marteaux et son coussin (pour se protéger les genoux). »

En savoir plus : « René Huguen (1920-2017), enfant gabéricois, militant communiste et passeur de mémoires »

7 Bulletin poétique et automnal n° 51

Billet du 10.10.2020 - La présente compilation rassemble toutes les chroniques gabéricoises du troisième trimestre 2020 qui ont été publiées chaque semaine sur le site Internet Grandterrier.net, l'envoi postal dans les chaumières se faisant la semaine prochaine.

Jean-Marie Déguignet (1834-1905) et Adolphe Paban (1839-19xx), deux poètes différents ne s’appréciant pas, ouvrent et ferment ce présent bulletin des articles publiés sur le site du Grand Terrier au cours de l’été 2020.

Á la suite du cahier de poésie de Déguignet, c’est la tentative de suicide de ce dernier qui est abordée, par le biais de coupures de presse et du texte de ses mémoires.

Les sujets suivants sont datés du XVIe au XVIIIe siècle : un très beau parchemin signé Kersulgar pour Kernaou en 1540, les mentions d’un sergent féodé à Mezanlez dans un rentier initié par François Ier, l’héritage local des Sévigné mère et fils, et enfin les bannies pour les ventes de Kervéguen juste avant la Révolution.

On reste au village à Kervéguen au XIXe siècle, en relatant les baux des deux métairies dès 1859, l’incendie dans une chaumière en 1887, suivi de l’émigration de ses fermiers à Chantenay près de Nantes.

En 1887 c’est l’affaire d’affaire d’homicide à Kerfréis qui fait la une de la presse et pour laquelle on révèle les éléments d’enquête et de dossier judiciaire pour comprendre le verdict d’acquittement.

Pour le XXe siècle, la photo de classe de CP à l’école publique de Lestonan ravive le souvenir de ces jeunes retraités d’aujourd’hui.

Et, pour finir, un article sur le circuit touristique du Stangala en 1930 et un poème écrit en 1894.


Image:square.gifImage:Space.jpgLire le bulletin en ligne : « Kannadig n° 51 Octobre 2020 »

 

Pour évoquer à la fois les couleurs de l’automne et la journée de la misère du 17 octobre, rien ne vaut une citation de notre poète Déguignet : « On pourrait croire que le mot fougère a été mis pour rimer avec misère. Mais la rime est juste et vraie : j'ai couché pendant six ans sur la fougère, ne voulant pas tendre la main pour avoir de la paille »

8 Un cahier de vers et de colères

Billet du 04.10.2020 - Facsimile et transcription d'un manuscrit original conservé aujourd'hui à la médiathèque de Quimper, qui, dans le cadre du plan de numérisation des documents patrimoniaux, a procédé à leur numérisation et les met à disposition sur son site Internet.

Ce cahier de copies de lettres et poèmes a fait l'objet en 1999 d'une édition spéciale intitulée « Rimes et révoltes » concoctée par Laurent Quevilly, journaliste et correspondant d'Ouest-France, et Louis Bertholom, qui y ont sélectionné six poèmes, les 6 autres pièces restant à ce jour inédites.

Il s'agit d'un cahier de 59 pages avec une jolie couverture marine, dans lequel Déguignet a recopié ses œuvres poétiques composées en quatrain et les lettres d'accompagnement, et qui a été mis de côté lors de la découverte et publication des 24 autres cahiers de ses mémoires. En voici, sur le GrandTerrier, la transcription presque achevée, laquelle servira peut-être à une édition à venir.

Avec ces poèmes et commentaires, on découvre un lecteur érudit et toujours attentif à l'actualité culturelle de son temps. Ainsi la première page est une annonce du congrès de Vannes de l'URB (Union Régionaliste de Bretagne) en août 1899 pour le « quatrième anniversaire de la réunion de la Bretagne à la France », le contrat de mariage de la Reine Anne avec Louis XII ayant été signé en 1499. Et les dernières pages évoquent l'exposition bretonne de Paris en 1900, c'est-à-dire le village breton de l'exposition universelle.

Dans ses quatrains Déguignet pastiche tout d'abord les œuvres des poètes contemporains bretons qu'il abhorre le plus, à savoir Anatole Le Braz (« Terre d'Armor » dans « La Chanson de la Bretagne », publiée en 1982), Adolphe Paban (« Au bord de la mer » en 1894) et Frédéric Le Guyader (« L'Ere bretonne » en 1896).

Anatole Le Braz, « Pilleur, fripon, voleur, véritable fripouille », est la tête de turc qu'il invective le plus, avec une rage décuplée car il lui avait extorqué une première série de ses cahiers en n'en faisant qu'une publication partielle et tardive. Il s'attaque donc au poème « Terre d'Armor » dont il recopie le texte in extenso, qu'il fait suivre d'un relevé des expressions qu'il trouve grotesque, et ensuite il présente plusieurs poèmes de sa composition où il pastiche allégrement le style et les thèmes de « ce parasite ignoble de la littérature » :

Cette terre d'Armor n'est point faite en pierre
Comme le dit Le Braz, le chantre de la mort [...]
Alors notre soleil bercé sur les nuages
Riant comme une tourte agitant ses poings d'or
Verrait encor resplendir, sous des hommes plus sages,
Le printemps discret de la terre d'Armor.

Les deux autres poètes honnis sont Adolphe Paban et Jean-François Le Guyader. Le premier connu pour son poème « Au Stan-

 

gala » a écrit un recueil intitulé « Au bord de la mer » que Déguignet transforme en :

J'allais philosophant sur le bord de la mer,
Dont les eaux se mouraient maintenant dans l'azur,
Respirant les douceurs et les senteurs de l'air,
De l'air renouvelé, doux, embaumé et pur.

Dans les deux versions, l'originale et la caricature, les héros de la mythologie grecque s'en donnent à cœur joie. Pour le recueil de « L'Ere bretonne » de Guyader ce sont les personnages bibliques qui sont mis en scène. D'autres poèmes sont aussi dressés à d'autres personnages symboliques qui ne sont pas écrivains : son propriétaire terrien noble Malherbe de la Boixière, le curé satanique dénommé Legal.

Le contenu de ce cahier est un mélange de Charlie Hebdo et de Canard enchaîné, on y trouve des caricatures où il force le trait en imitant le texte original, mais aussi des dénonciation des exactions des puissants, qu'ils soient politiques ou ecclésiastiques, et de la misère : « On pourrait croire que le mot fougère a été mis pour rimer avec misère (2e quatrain). Mais la rime est juste et vraie : j'ai couché pendant six ans sur la fougère, ne voulant pas tendre la main pour avoir de la paille. »

En savoir plus : « Le cahier manuscrit des poèmes et lettres de Déguignet en 1899-1900 », « Rimes et Révoltes »

9 Les bannies de Kerveguen en 1754-62

Billet du 26.09.2020 - Bannie, s.f. : proclamation, publication, criée d'une adjudication, d'un prix, d'une vente, d'une vente forcée ; source : DMF.

Entre 1754 et 1762 le foncier des tenues agricoles du village de Kerveguen est vendu trois fois : la première est l'héritage de Laurent Le Gallant cédé à François Louis de La Marche (seigneur de Lezergué), la seconde concerne les édifices et terres de son frère Urbain Le Gallant vendues à Jean-François Le Déan, et enfin la troisième concerne la première part d'héritages pas est également vendue par le sieur de La Marche au même Jean-François Le Déan.

In fine, Jean-François Le Déan, officier de la Compagnie des Indes et habitant à l'époque à Lorient, prend la possession foncière de l'ancien « bien roturier relevant du fieff et seigneurie de Botbodern », le manoir de Botbodern étant voisin sur le territoire de la paroisse d'Elliant, ceci en poursuivant d'une part les contrats de fermage, et d'autre part le paiement des droits seigneuriaux au « sieur comte de Donge », successeur des Lopriac de Botbodern.

Dans un premier temps donc, le seigneur de La Marche de Lezergué fait une transaction pour renflouer Laurent Le Gallant : « les dits Legallant et femme se trouvant poursuivis par leurs créanciers qui menacent de leur faire des grands frais ». François Louis de La Marche garde le bien pendant 8 années seulement avant qu'il ne s'exile sur l'île de Jersey où il meut en 1794.

Les cessions du foncier aux Le Gallant, puis aux Le Déan, qui eux ne sont pas nobles, sont en fait une évolution caractéristique de fin d'ancien régime dans cette première moitié de XVIIIe siècle. Cela explique aussi pourquoi ces propriétés ne font pas partie des biens nationaux confisqués aux aristocrates émigrés au moment de la Révolution française.

Les Le Déan sont d'une famille connue pour ses maitres-sculpteurs à Brest et à Quimper au 17e siècle, auxquels on doit notamment la réalisation des retables du baptême du Christ et la Vierge de Pitié de la chapelle de Kerdévot. Ici nous avons affaire à Jean-François Le Déan (1737-1818), officier de la Compagnie des Indes, puis receveur alternatif des fouages de l'évêché de Quimper, né à Groix, domicilié à Lorient avant l'acquisition du manoir de Penanros en Plomelin (trève de Bodivit).

À chacune des trois ventes de Kervéguen de 1754, 1761 et 1762, le contrat fait l'objet d'annonces publiques à la sortie de la grand messe, ce pendant trois dimanches successifs. Et cette prestation de "crieur public" est assurée par Corentin Peton «  général et d'armes en Bretagne etably à Quimper ». Sa fonction peut être assimilée à celle d'un huissier en charge des sommations ou des proclamations de justice, et il est mandaté soit par des notaires, soit par les autorités judiciaires.

 
(© illustration "Le Crieur" du site Dico-Collection )

En l'occurrence il est présent huit fois « à la porte et principale entrée » de l'église paroissiale et une fois à celle de Notre-Dame de Kerdévot où il fait sa proclamation bilingue de « bannies » ("criées publiques") ainsi qu'il l'explique dans son procès-verbal : « le peuple sortant en affluence d'ouir le service divin et s'étant autour de moy assemblé, j'ay à haute et intelligible voix tant en français qu'en breton donné lecture et explication de mot à autre du contenu du contract d'acquet  ».

Les métairies de Kervéguen seront transmises aux générations suivantes des Le Déan et collatéraux jusqu'à la fin du XIXe siècle : en 1814 Aimé Le Déan le fin aîné de Jean-François en hérite, et en 1887 Amélie Gobert Amélie Gobert de Neufmoulin, épouse Borghi, doit faire face à l'incendie de l'une des fermes.

En savoir plus : « 1754-1762 - Les bannies de Kervéguen, propriété Le Galant, de La Marche et Le Déan »

10 Mémoires d'un désespéré en 1902

Billet du 19.09.2020 - La fin brutale de sa location de chambre rue du Pont-Firmin à Quimper lui ayant été signifiée, Déguignet essaie de mettre fin à ses jours, il s'explique dans le cahier manuscrit n° 22 de ses mémoires et les journaux locaux, « Le Finistère » et « Le Courrier du Finistère », en parlent.

Dans les journaux locaux on lit cet entrefilet les 12 et 19 avril 1902  : « M. le commissaire de police trouvait jeudi matin dans son courrier une lettre d'un sieur Jean-Marie Déguignet, ex-débitant, domicilié au n° 17 de la rue du Pont-Firmin l'informant de sa détermination d'en finir avec la vie » et s'ensuit la description de la découverte d'un corps inanimé et asphyxié près d'un « réchaud rempli de charbons ardents » et dans une chambre calfeutrée a priori volontairement.
Dans la relation précise des faits dans ses cahiers manuscrits, le suicidaire confirme l'existence et le contenu de la lettre écrite la veille : « Demain je vous prie de vouloir bien faire enlever mon cadavre. Vous trouverez chez moi des livres, des manuscrits et de nombreuses lettres, vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous demande pardon des embarras que je vais vous causer, adieu Déguignet ! ...»

Et il décrit ensuite sa détermination : « Après avoir tout dispo-sé pour le départ, j'allais encore très gaiement boire quelques verres avec les amis. J'attendis vers minuit avant d'allumer mon charbon, puis je me couchais philosophiquement la tête près du fourneau. ». Sa décision est motivée par les persécutions subies depuis de nombreux années et la goutte qui fait déborder le vase : « Je viens de recevoir de mon propriétaire l'ordre de quitter mon trou dans lequel je vis depuis douze ans, sous prétexte que les voisins se sont plaints des poux lesquels, parait-il, vont de mon trou dans leur chambre ».

Mais les choses ensuite ne se passent pas exactement comme prévu. Le matin il se réveille très difficilement, constatant que le charbon (qu'il a acheté pour deux sous après avoir vendu quelques vêtements à un chiffonnier) et la chandelle ne se sont pas consumés entièrement. Se considérant comme « à moitié ressuscité », il rallume le tout, se rendort, et est ranimé par le commissaire et les agents de police qui sont rentrés en fracturant la porte de sa chambre.

Les articles de journaux explique l'acte du « malheureux / désespéré » par le diagnostic médical communiqué par le médecin hospitalier, à savoir « monomanie de la persécution » et la décision d'un internement d'office.

 
(bulle de Christophe Babonneau, BD "Mémoires d'un paysan bas-breton T. 1")

Quelques mois plus tard, depuis son lit d'hôpital, Déguignet s'insurge en adressant une lettre au docteur Koffec : « Vous avez déclaré par voie de journaux que j'étais fou et que je devais être interné. Déclarez maintenant que cela n'est pas vrai que le sieur Déguignet est plus saint d'esprit que de corps ... ».

Il défend même l'idée d'un droit au suicide de fin de vie : « Ce n'est du reste que le christianisme qui a créé ce malentendu en faisant d'un suicide un crime lorsqu'ailleurs on en fait une vertu, en déshonorant la mémoire du mort, quand ailleurs on l'honore. ».

En savoir plus : « Le suicide aux charbons ardents de Jean-Marie Déguignet en 1902 »

AVIS : Après une interruption d'une semaine les billets hebdos GT reprennent, dans le prochain nous présenterons un "général et d'armes en Bretagne" en 1754-62 .

11 Tourisme et poésie au Stang-Ala

Billet du 05.09.2020 - On ne voudrait pas finir l'été sans une chronique touristique : cette année 2020, de nombreux touristes avertis ont trouvé dans les étendues du site du Stangala un endroit sans possibilité de promiscuité et de propagation d'un quelconque virus, et ils ont eu raison !

Pour conforter ce choix touristique, on peut se référer à deux évocations des siècles derniers : l'une journalistique en 1930, l'autre poétique en 1894. Le premier est un article publié à la une du journal Ouest-Eclair, où le journaliste Jean Corcuff, a développé une série de plusieurs billets sur le thème « À la recherche de coins inconnus ou peu connus de notre région », passant des sites côtiers comme la pointe du Van aux paysages terrestres du Huelgoat ou du Stangala.

Ici, à la une de l'édition du 12 août 1930 c'est le site du Stangala qui est à l'honneur, avec en préambule les mauvaises conditions d'accès, ce qui peut expliquer le fait que le lieu ne soit pas connu à sa juste mesure, cette situation étant toujours à regretter aujourd'hui : « Le Stangala, hélas ! ne connaît les facilités qu'offre une voie ordonnée et entretenue, en voiture, qu'à moins d'un bon kilomètre. ».

Comme de nos jours, il y a en 1930 deux itinéraires peu pratiques pour y parvenir : « par la route de Brest » (emprunter la vieille route de Briec, à droite, pour s'enfoncer un peu, à l'aventure, il faut bien le dire, dans la campagne, au travers des champs de Beg-ar-Ménez) « ou par celle de Coray » (face à la route menant au bourg d'Ergué-Gabéric, gravir les pentes de Squividan et pousser ensuite jusqu'à une maison blanche, à 100 mètres avant le village de Quélennec).

Et là, de chaque côté, au bout du chemin non carrossable, un spectacle grandiose attend le promeneur : « Nous dominons à pic, à une hauteur de près de 100 mètres, la vallée étroite, encaissée, au fond de laquelle, parmi les blocs roulés, coule l'Odet aux eaux rapides et bouillonnantes. Cette vallée est comme un vaste sillon qu'une charrue gigantesque aurait creusé en direction de Quimper, dont on aperçoit, au loin, les deux flèches élancées de la cathédrale de Quimper ».

L'article est accompagné de deux photographies agrestes de l'atelier de photographie de la maison quimpéroise Villard.

Et les légendes locales sont évoquées par les propos du mémorialiste Louis Le Guennec : « Les paysans vous raconteront comment saint Alar, poursuivi par une bande de mécréants qui en voulaient à sa vie, sauta d'un bond par-dessus la vallée en laissant l'empreinte de sa chaussure sur le rocher d'où il avait pris sont miraculeux élan. Ils vous feront voir cette empreinte et aussi la fontaine de saint Alar, dont l'eau se change en vin pendant une heure chaque année ... »

La deuxième évocation du Stangala est extraite d'un recueil de poèmes publié en 1894 par Adolphe Paban, littérateur, journaliste au Finistère, conservateur du musée de Keriolet et fondateur-directeur de la Revue de la province.

 

Derrière le titre « Au Stang-Ala » des pages 97 et 98, cinq jolies strophes glorifient la beauté du site naturel des gorges du Stang-Ala. Les deux premières recopiées ci-dessus se poursuivent ainsi  :

Avec son feuillage mourant,
L'arbre évoque le deuil du fond de la pensée ;
Descendons la pente boisée
Jusqu'à la rive du courant.

Du moulin que la menthe embaume
J'entends le tic-tac sourd, à côté du vieux pont,
Un frêle oiseau qui lui répond
S'est posé sur le toit de chaume

Ah ! qu'il fait bon vivre là
Quelque intime roman que seul le rêve étoile,
Un dernier amour qui se voile
Dans les gorges du Stang-Ala.


En savoir plus : « Un beau paysage terrestre : Le Stangala, Ouest-Eclair 1930 » et « PABAN Adolphe - Au Stang-Ala "au bord de la mer bretonne" »

AVIS : La semaine prochaine pas de billet, pour raisons de vacances du webmestre au cœur du massif de Belledonne, en zone blanche sans connexion aucune.

12 Baux et incendie de Kervéguen

Billet du 29.08.2020 - On se souvient tous de l'incendie de la boulangerie Barabio à Kervéguen en 2016 ; mais qui se rappelle qu'en avril 1887 le toit en chaume de la grande métairie du même lieu a subi le même sort ? Merci à Romain Le Bards de nous avoir transmis des éléments de sa mémoire familiale.

Le carton d'archives n° 60J68, versé aux archives départe-mentales du Finistère par l'étude notariale Pouliquen à Pont-L'Abbé, contient uniquement des pièces relatives aux métairies du village de Kervéguen, depuis les actes de ventes en 1754-62 jusqu'aux baux de fermage de la fin du XIXe siècle.

Et parmi ceux-ci les baux des deux métairies de Kervéguen, courant sur deux fois neuf ans de 1859 à 1868, octroyés par les propriétaires de l'époque : Luigi Borghi, ingénieur de la Marine Royale Italienne, et son épouse Amélie Gobert de Neufmoulin. Cette dernière, par sa branche maternelle, a hérité de son bien gabéricois de Jean-François Le Déan, officier de la Compagnie des Indes, lequel le détenait de François-Louis de La Marche, seigneur de Lezergué, qui l'avait acquis de Laurent Le Galant, héritier du convenant de Kervéguen qui était autrefois inclus dans le fief de Botbodern (Elliant). ***

Les actes de fermages sont accompagnés d'extraits cadastraux qui permettent de situer les deux métairies voisines : la plus grande au sud centrée sur sa maison d'habitation en parcelle 198, et la petite au nord avec son logis en 195 (cf. plan ci-contre).

Le contrat mentionne un document dit « état des stus », valorisant les biens laissés par les fermiers successifs, essentiellement les foins et fumiers, une sorte de résurgence du domaine congéable de l'ancien régime, où si le propriétaire foncier pouvait congédier, le fermier sortant recevait le fruit de l'amélioration de son exploitation.

On trouve aussi, dans la description des obligations associées à une fin de bail, les termes pittoresques suivants : « aoûter » et « amulonner », à savoir l'obligation de moissonner et de mettre la paille et le fumier en meulons (tas, bottes).

Les bénéficiaires et fermiers de Kervéguen en 1859 et 1868 sont Auguste Hémon, né en 1823, et sa femme Pauline Hélou.

En 1887, leur fils Hervé, né en 1849, et son épouse Marie Jeanne Rannou, ayant pris la suite à Kervéguen, vivent une catastrophe imprévue : « Au moment où il venait de se lever vers cinq heures du matin, il remarqua en sortant que le toit était enflammé ; il ne

 

restait après l'incendie que les murs et les poutres fortement endommagés. Hémon suppose que le feu s'est communiqué à la toiture, qui était couverte en chaume, par les crevasses de la cheminée ».

Propriétaires et fermiers étaient assurés (cette obligation d'assurance contre l'incendie est explicitée dans le bail de 1868), mais cela n'a pas suffi pour reconstruire la grande métairie de Kervéguen.

Leur fils Auguste, né en 1876, après un apprentissage de boulanger, part en 1896 pour faire son service militaire à Nantes où il s'installe dans le quartier de Chantenay, lieu de concentration des immigrés bretons, et où il fait progressivement venir ses frères Hervé, Jean Louis et Alain. Ses parents, Hervé Hémon et Marie Jeanne Rannou, quitteront eux aussi Ergué Gabéric : la mémoire familiale garde l'image de la grand mère bretonne, ne parlant pas un mot de français et avec qui elle doit communiquer par signes.

Auguste, épargné par son statut de boulanger dans les services auxiliaires, doit partir tout de même pour Verdun en 1916. Embauché à son retour comme manœuvre à l'usine de savonnerie Talvande, il participe avec sa fratrie à la vie communautaire de ce quartier ouvrier, en prenant notamment la direction de L'Union Nationale des Combattants.

En savoir plus : « 1859-1887 - Fermage des métairies de Kervéguen, incendie et exil nantais »

(***) Nous publierons prochainement les documents et aveux de ce dossier 30J68 présentant la propriété noble avant la Révolution et issue du fief de Botbodern.

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