L'entreprise Bolloré, Réalités Noël 1949 - GrandTerrier

L'entreprise Bolloré, Réalités Noël 1949

Un article de GrandTerrier.

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Un article de huit pages paru après-guerre dans le numéro de Noël 1949 d'une revue prestigieuse, avec des photos inédites en noir-et-blanc et en couleur, un rappel historique des origines de l'entreprise Bolloré et des explications sur les techniques de fabrication du papier.

Sommaire

Le reportage photographique en Noir et en Couleurs a été réalisé par Isaac Kitrosser [1], grand photographe du Front populaire.

Autres lectures : « Jean-René Bolloré (1818-1881), chirurgien et entrepreneur » ¤ « René Bolloré (1847-1904), entrepreneur » ¤ « René Bolloré (1885-1935), entrepreneur » ¤ « René Bolloré (1911-1999), résistant et entrepreneur » ¤ « Michel Bolloré (1922,1997), entrepreneur » ¤ « Gwenn-Aël Bolloré (1925-2001), écrivain-poète et PDG » ¤ « Mann Kerouredan raconte la fabrication du papier » ¤ 

[modifier] 1 Texte et photos de l'article

Page 100

La famille Bolloré, depuis six générations, a élevé l'affaire des papeteries d'intérêt local à un niveau international : René Bolloré (à gauche et en haut), le fils du fondateur ; René Bolloré (en haut et à droite), père des dirigeants actuels, son fils aîné René (tous les aînés de la famille portent ce prénom), président de la compagnie (en bas à gauche, et Guennaël Bolloré, le plus jeune des trois frères (en bas et à droite).



B O L L O R É





Par son dynamisme et la qualité de ses profits, cette entreprise française a su devenir la plus importante affaire de papiers minces d'Europe et conquérir le marché mondial.

Il y a quelque dix ans la France fabriquait plus de la moitié du papier à cigarettes dans le monde. Aujourd'hui c'est encore la France qui fournit aux pays étrangers le plus grand nombre de papiers de qualité fine et résistante. Quatre grandes firmes se partagent le marché français. Mais la plus importante d'entre elles, tant par le tonnage produit que par la qualité de ses fabrications, est la papeterie Bolloré.

Ses trois usines, dont deux sont situées en Bretagne, sur la terre natale des propriétaires, ont depuis la fondation, en 1822, toujours appartenu, de père en fils, à la même famille. Ses quinze cents ouvriers, dont la moyenne de service est entre vingt et trente ans, travaillent également chez Bolloré de père en fils, de mère en fille. Par un paradoxe étonnant - et essentiellement français - cette affaire familiale a fait connaître son nom dans le monde entier, en se spécialisant dans la fabrication de papier à cigarettes et, plus récemment, de papier condensateur. De leur coin perdu de Bretagne, à Odet, puis à Cascadec, les Bolloré, de génération en génération - ils en sont aujourd'hui à la sixième - ont amélioré la qualité de leur papier, la variété et le rendement de leurs fabrications pour en faire une entreprise industrielle jetant ses tentacules sur presque tous les pays du monde.

 
Pages 101 à 104

La maison de famille des Bolloré, située à Odet, à 10 kilomètres de Quimper, a été reconstruite sur l'emplacement d'une maison plus ancienne. Elle est bordée par l'usine (au fond) et par la chapelle reconstituée avec les pierres d'une vieille église bretonne.

Dans le bureau de Paris, 10, avenue de Messine, le directeur général de la compagnie, Michel Bolloré (à droite), s'entretient quotidiennement avec Henri Thubé, le directeur commercial. Il coordonne l'activité technique des usines, examine les perspectives commerciales, met au point les programmes de fabrication.

Les matières premières - chiffons, cordages, ficelles, etc. - qui arrivent aux usines Bolloré proviennent de Belgique, d'Italie, de Turquie. À Odet (ci-dessus) le village a été construit autour de l'usine et la route passe au milieu des bâtiments. À droite, le presbytère.

1.000 tonnes de chiffons sont entreposés dans les trois usines des papeteries Bolloré. Au fur et à mesure de leur arrivage ils sont classés par catégories de matières et empilés en balles.

Le tri des chiffons est effectué par des équipes de femmes, toutes bretonnes. Elles y ont acquis une dextérité remarquable : 40 tonnes de chiffons leur passent quotidiennement entre les mains.

Les lessiveurs - Les piles défileuses-laveuses [3] - La préparation de la pâte dans les piles.

Les chiffons sont traités, après avoir été triés, dans des sphères rotatives pour détruire toutes les impuretés inhérentes à la cellulose. Ils passent ensuite dans des piles défileuses [3], où ils sont lavés et déchiquetés ; au troisième stade, les fibres sont blanchis puis engraissées sous l'action mécanique des piles. La pâte est alors prête à être transformée en papier, passant dans d'immenses machines au bout desquelles s'enroulent 20 tonnes de papier par jour (-ci-dessus) - à cigarettes, condensateur ou carbone - prêt à être façonné en rouleaux, en bobines, en rames.

M. Barrault [4], deuxième chimiste du laboratoire, contrôle l'absence de graisse dans les matières premières. Une dizaine de chimistes l'assistent dans toutes les opérations de recherche.

Le dynamomètre mesure la résistance à la traction et le pourcentage d'allongement du papier. Une bande de 33 millimètres de largeur doit résister à une traction supérieure à 3 kilos.

Le "fumeur automatique" est un appareil inventé par un vieil ingénieur des usines et destiné à contrôler la durée de la combustion de la cigarette en fonction de la qualité du papier.

Le papier condensateur, de 7 millièmes de millimètre d'épaisseur, est soumis à un contrôle de sa résistance électrique. Il doit pouvoir supporter une tension d'environ 4.000 volts.

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Il y a cent vingt sept ans René Bolloré, natif de Quimper, décidait de créer de toutes pièces [8] une manufacture de papiers à cylindre utilisant l'eau du petit fleuve Odet qui passe par Quimper pour aller se jeter, quelques kilomètres plus loin, dans la mer. Ancien médecin de marine, il avait, au cours de ses voyages en Extrême-Orient, et notamment au Japon, étudié la préparation du papier. Il fallait tout faire, créer la chute d'eau productrice de force, construire les bâtiments, former la main d'œuvre locale, réunir les matières premières, trouver des débouchés, perfectionner les procédés de fabrication déjà existants. En Bretagne, pourtant, la proximité des fabriques de cordages et de filets de pêche fournissait des matières premières. En 1834 René Bolloré [8] installe à Odet la première machine à papier, achetée à Annonay, et supprime de ce fait le travail à la cuve et le séchage aux perches. Jusqu'en 1860 le moulin à papier d'Odet fabriquait du papier mince, à usages très variables. Mais à partir de 1861, au moment où la vogue de la cigarette est définitivement introduite en France et établie sur le marché mondial, les Bolloré se spécialisent, louent, puis achètent et réaménagent une nouvelle usine, à une trentaine de kilomètres d'Odet, à Cascadec. Le papier copie de lettres, la papier coton pour celluloïd, la papier mousseline deviennent des productions secondaires et tout l'effort est porté sur la fabrication du papier à cigarettes. En 1929, sous l'impulsion de René Bolloré - père des dirigeants actuels - et que l'on peut à juste titre considérer comme le second fondateur des Papeteries Bolloré, les deux usines sortent près de 2.000 tonnes de papier en bobines, 86 millions de cahiers de papier à cigarettes de cen feuilles. Une troisième usine est achetée à Troyes, ce sont les Papeteries de Champagne.

Jusqu'à la guerre le groupe Bolloré exportait plus de 90% de sa production de papier à cigarettes. Il fournissait totalement et exclusivement les marques américaines de cigarettes Camel, Chesterfield, Philip Morris, Old Gold. Le reste de sa production était vendu à la Régie française des tabacs. Enfin, des fournitures extrêmement importantes de cahiers à cigarettes étaient faites à la British American Tobacco.

Mais la guerre survint et l'exportation du papier outre-Atlantique devint impossible. Les Américains avaient été prévoyants. En 1938 ils avaient commencé la construction - avec l'aide d'ingénieurs français de la Maison Bolloré - d'une immense usine de papier à cigarettes à Ecusta, dans la Caroline du Nord. Cette usine devait suffire à approvisionner les besoins américains. Elle les a approvisionnés, en fait, pendant toute la guerre, et le fait encore actuellement.

En France, pendant l'occupation, les usines Bolloré ont été pratiquement arrêtées. Une seule d'entre elles marchait à 20% de son potentiel de production. C'est pendant cette période que fut lancé pour le public français le cahier de papier à cigarettes O.C.B.

À la libération une complète réorganisation des importations, du matériel, du personnel, des exportations a fait des papeteries Bolloré la plus importante des des usines productrices de papiers minces d'Europe.

Trois usines : Odet, Cascadec, Troyes.

Onze machine à papier fabriquent 30% de la production totale française de papiers minces : sept machines sont spécialisées sur la cigarette, trois sur le papier condensateur, une sur le papier support carbone dont l'époque moderne fait un si grand usage pour ses machines à écrire. Une machine, enfin, est employée à fabriquer du papier bible. Bolloré est à l'heure actuelle le seul fournisseur français des Éditions de la Pléiade, dont on connaît le succès.

Cette machine à papier, - il y en a onze -, n'a que 75 mètres-minute de débit, afin de conserver la qualité traditionnelle.

Ces enchevêtreuses - cinquante en tout - sont destinées à transforler les bobines en cahiers à cigarettes.

Ce détail d'enchevêtreuse coupe à la minute 1.500 feuilles de papier, qui sont ensuite groupées en cahiers de 100.

 
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Avec quinze cents ouvriers, ces usines fabriquent 20 tonnes de papier par jour - la longueur des bobines fabriquées en un jour ferait le tour de la terre - dix millions de cahiers de cent feuilles par mois et font 1.300 millions de chiffre d'affaires par an. Elles fournissent 80 % de la production nationale de papiers condensateurs et sont, à cet égard, l'un des rare producteurs du monde capables de sortir chaque jour 3.000 kilos de ce papier, dit de 7 microns, et dont l'épaisseur, comme son nom l'indique, ne dépasse pas 7/1000 de millimètre. Mais leur pourcentage d'exportation n'a pas encore atteint le niveau d'avant guerre. 60% de la production qu'elles exportent vont principalement vers les pays suivants : Suède, Norvège, Danemark, Hollande, Belgique, Grande-Bretagne, Portugal, Espagne, Hongrie, Turquie, Grèce, Égypte, Iran, Irak, Algérie, Tunisie, Maroc, Chine, Indes Néerlandaises, Argentine, Chili, Syrie, Liban, Afrique du Sud, Siam, Indes, Suisse, San Salvador, Indochine, etc.

En cinq ans Bolloré a donc reconquis le marché mondial, accomplissant ainsi un immense travail, puisque avant la guerre sa production allait automatiquement aux États-Unis, et il a pu accomplir ce record grâce à la qualité supérieure de ses produits, qualité qui fut d'ailleurs obtenue il y a plusieurs années pour satisfaire les grandes exigences des industries américaines.

D'autre part, le contrôle des trois usines a permis de spécialiser chacune d'entre elles dans des sortes différentes, d'où allégement sensible du prix de revient. Enfin, cette réussite a été rendue possible grâce à un plan d'investissement particulièrement hardi : en trois ans plus de 200 millions de francs auront été affectés à renouveler le matériel, au fur et à mesure des nouvelles inventions, faisant venir des États-Unis, d'Allemagne, de Grande-Bretagne des machines nouvelles.

Un tel tableau d'une grande industrie française laisse à penser des relations entre patrons et ouvriers impersonnelles et froides, de grandes machines qui fonctionnent nuit et jour sans souci du bien-être du personnel, une organisation sévère et stricte. La réalité est toute différente. La direction générale de Paris, à la tête de laquelle Michel Bolloré vient d'être appelé, entretient des rapports constants et personnels avec les usines. Il est aidé en cela par Guennaël Bolloré, qui habite la maison familiale d'Odet, tutoie et appelle par leur prénom tous les ouvriers de l'usine, qui, pour la plupart, l'ont vu grandir et s'évader à Londres en février 1943 pour y rejoindre les Forces françaises libres, imitant en cela l'exemple de son frère, Rene Bolloré, l'actuel président de la compagnie.

Les ouvriers travaillent en quatre équipes de huit heures, formant un roulement qui leur permet de se reposer vingt-quatre heures d'affilée et de travailler à leurs fermes. Les Bolloré ont construit des maisons ouvrières, des écoles, un terrain de sports, un centre de puériculture. Pour 70 francs l'ouvrier peut avoir à la cantine de l'usine une soupe, un plat de viande, des légumes, un dessert.

Chacun est spécialisé dans sa tâche : à la chiffonnerie, où près de 40 tonnes de matières premières peuvent être classées journellement par des femmes jeunes et vieilles, coiffées des coiffes du pays, parlant breton ; à la préparation des pâtes, où des équipes de techniciens traitent la pâte à papier successivement dans des sphères rotatives pour détruite toutes les impuretés inhérentes à la cellulose ; au défilage [3],, où la pâte est lavée et déchiquetée ; au blanchiment, où par différents procédés de chloruration on obtient une pâte d'une blancheur parfaite ; au raffinage [9], où les fibres, sous l'action mécanique, s'engraissent, prenant ainsi leur plus grand volume. Ainsi traitée la pâte est prête à être transformée en papier ; cette opération s'effectue sur de grandes machines, au bout desquelles sortent les fibres de papier prêtes à être façonnées en rouleaux, en bobines, en rames.

À Cascadec un atelier de mécanique perfectionnée répare et met au point les machines importées d'Angleterre, d'Autriche, celles fabriquées en France, et construit lui-même certaines machines importantes, comme des bobineuses.

À Odet un centre de recherches en laboratoire, employant une dizaine de chimistes, se livre à des expériences extrêmement détaillées sur la fabrication du papier ; combustibilité, résistance, aspect des cendres, etc., sont mesurés en enregistré avec soin. Un centre d'essai semi-industriel expérimente les processus de fabrication avec des lessiveurs et des piles de modèle réduit.

Toute cette activité industrielle, qui se place au milieu des fleurs, des pelouses, des bois, qui garde son aspect, son ambiance familiale, ses traditions bretonnes, est le meilleur exemple de la qualité française, de son dynamisme, de son aptitude à s'adapter aux techniques modernes sans perdre pour autant sa finesse et son individualisme.

Les papeteries Bolloré possèdent cinq calandres [10]; celle-ci, importée d'Allemagne, est de la firme Eck et Haubold.


[modifier] 2 Pages de la revue

[modifier] 3 Annotations

  1. Isaac Kitrosser : né en Russie en 1899, ingénieur à Prague, photographe de plateau pour Abel Gance, photo-reporter pour le magazine « Vu », correspondant à Life et Réalités. En 1936 il participe avec Emmanuel d'Astier au reportage de la première nuit d'occupation de l'usine de Boulogne-Billancourt, et la une de « Vu » reprend sa photo du drapeau et poing levé des ouvriers en grève à l'entrée de l'usine. Résistant, interné au camp de Septfonds, il publie des images de ce camp dès 1942 dans « Paris-Match ». Portraitiste aux ultraviolets sur des modèles féminins, il délaisse en 1950 le photo-reportage pour la microphotographie d’insectes et de végétaux. [Ref.↑]
  2. L'ensemble formé par la toile et les rouleaux de séchage constituait la « machine ». On voit ici la machine n° 8 d'Odet dont la fabrication principale était le papier à cigarettes. [Ref.↑]
  3. Le cylindre hollandais, ou pile hollandaise, est une machine mise au point aux Pays-Bas en 1673 qui réduit considérablement les opérations de défibration réalisées auparavant avec la pile à maillets. Dans une cuve remplie d'eau, le déchiquetage du chiffon se réalise grâce à la rotation d'un cylindre hérissé de lames coupantes et d'une planche garnie de clous. [Ref.↑ 3,0 3,1 3,2]
  4. Louis Barreau, ingénieur chimiste, était domicilié à Quimper, rue rue Bourg les Bourgs, avec son épouse et leurs 8 enfants. M. Ferronière, le directeur de l'usine à l'époque, était également ingénieur chimiste de formation et suivait de près le labo. [Ref.↑ 4,0 4,1]
  5. Le camion Ford, chargé ce jour à bloc de chiffons pour la photo, servait habituellement à faire la navette entre la papeterie d'Odet et l'entrepôt de chiffons que les Bolloré avaient installé à Quimper avenue de la France Libre. On le voit ici à Odet dans le virage devant la maison du presbytère. Sur le camion : devant à droite en blanc, la casquette de travers, Charles Poupon, et à côté de lui l'avant dernier sur le côté droit, Jean Guéguen. [Ref.↑]
  6. Devant la bobine, Pierrot Éouzan, surveillant général de fabrication. [Ref.↑]
  7. Aux commandes du dynamomètre, Yves Le Gars, père d'Henri Le Gars [Ref.↑]
  8. Ce n'est pas un René Bolloré qui créa la papeterie en 1822, mais Nicolas Le Marié un oncle par alliance. René, Jean-René à l'état civil, prit les rênes de l'entreprise en 1861. [Ref.↑ 8,0 8,1]
  9. Le raffinage est le traitement mécanique de la pâte à papier en vue d'obtenir l'hydratation, la fibrillation ou la coupe des fibres. Selon le type de raffineur utilisé, on privilégiera l'un ou deux de ces trois effets. Les raffineurs sont de 2 types différents : le raffineur conique, le raffineur à disques. Le raffinage est une opération primordiale; il se mesure en degré Schopper-Riegler °SR, qui correspond à un indice d'égouttage ; plus une pâte retient l'eau, plus elle est raffinée. [Ref.↑]
  10. Les calandres sont les rouleaux sous très forte pression entre lesquels on fait passer le papier dans le but d'en lustrer les faces par frottement. Le degré de brillance obtenu est fonction du nombre de rouleaux, de leur nature, de la pression exercée, des caractéristiques du papier (composition, charges, humidité, etc...). Cette opération est destinée à améliorer l'aspect et l'imperméabilité du papier, ainsi que la brillance des encres. [Ref.↑]


Thème de l'article : Patrimoine communal

Date de création : décembre 2009    Dernière modification : 3.04.2016    Avancement : Image:Bullgreen.gif [Fignolé]    Source : Réalités N° 47 de Noël 1949