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Sant Budog

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1 Fiche signalétique


s. Budog
Vie / Buhez : fils d'Azenor et du comte de Goëllo au 5e siècle, né dans un tonneau, archevêque de Dol, patron des mariniers
Genre / Reizh : Masculin
Signification / Sinifiañs : origine Bretonne, Bud = Victoire
Variantes / Argemmoù : Beuzec (Bretagne) - Beuzeg (Bretagne) - Beuzegig (Bretagne) - Budeg (Bretagne) - Budoc (Bretagne) - Budock (Cornouaille) - Budog (Bretagne) - Budogan (Bretagne) - Féminin(s) : Beuzega (Bretagne) -

2 Almanach


le 8 décembre 2017 ~ d'an 8 a viz Kerzu 2017
Saint(e) du jour ~ Sant(ez) an deiz s. Budog (fils d'Azenor et du comte de Goëllo au 5e siècle, né dans un tonneau, archevêque de Dol, patron des mariniers)
Proverbe breton ~ Krennlavar Paol gozh o klask eeunañ he gar d'e vamm. En deus he zorret e daou damm.§ [Trad]




Almanach complet : [Calendrier:Vie des saints]

3 Sources

4 Iconographie

saint Budog
saint Budog

5 Monographies

Site Bretagne.net :

Budog

prénom masculin, fête le 8 décembre

Origine du prénom

Fils d'Azenor, Budog naquit en mer dans un tonneau, où sa mère avait été jetée par Judael, son époux, suite à des accusations d'adultère. Il est le saint patron des mariniers et des communes de Ploudalmézeau et Porspoder (29).

De "bud" qui signifie victorieux.

Site Wikipedia :

Saint Budoc

Saint Budoc est un saint breton, originaire du Pays de Galles, qui aurait établi une école monastique sur l'Île Lavrec (Lavret), dans l'archipel de Bréhat dans la deuxième moitié du Ve siècle.

La Vita (Vie latine) de saint Gwenole, fondateur du monastère de Landévennec, rapporte que Fragan, le père du jeune saint, aurait envoyé celui-ci étudier sous la férule de Budoc.

Sous le nom de Bothmael, Budoc apparaît comme un disciple de saint Maudez dans la Vie latine de celui-ci. La Vita Maglorii (vie de saint Magloire) et la Chronique de Dol (fin du XIe siècle) en font un « archevêque » de Dol à la suite de saint Magloire, lui-même successeur de saint Samson.

Info Audierne / Beuzec :

LA VIE DE SAINT BUDOC

Beuzec vient de Saint Budoc.

Histoire ou légende, vérité pure ou enjolivée, la vie de Budoc reste intéressante et exemplaire. A Brest, en ces temps-là, au V° ou VI° siècle de notre ère, se dressait le château d’Even, prince de Léon, seigneur de Brest. Sa fille, la princesse Azénor, était – comme (presque) toutes les princesses – blonde aux yeux bleus. Albert Le Grand écrivit même à son sujet qu’elle était " de riche taille, droite comme une palme, belle comme un astre, et cette beauté extérieure n’était rien en comparaison de son âme. "

Le comte Chunaire de Goëllo, ayant ouï une telle renommée, demande la main de la belle Azénor, en envoyant au roi Even de riches émissaires tout d’or et d’argent. Les noces sont célébrées durant quinze jours, avant qu’Azénor ne rejoigne le château du comte de Goëllo, le Castel-Audren (aujourd’hui Châtelaudren).

Làs ! Quelques mois après, la mère d’Azénor meurt, et le roi Even se remarie alors avec une marâtre peu recommandable, une " dame de grande maison qui avait l’esprit malicieux, noir, sombre et malin ", bref, une " femme aussi mauvaise que la mer par un jour de tempête … ".

Cette femme, convoitant le futur héritage d’Azénor, décide alors de se débarrasser de sa belle-fille. A force d’insinuations et de mensonges, s’aidant de faux témoins, elle persuade le roi Even son mari et le comte Chunaire son gendre qu’Azénor n’avait pas réservé sa couche à son mari, et l’accuse d’adultère, d’impudicité et d’abandonnement … Even et Chunaire, hommes de peu de foi, croient tout cela. Déshonoré, Chunaire fait reconduire séance tenante Azénor à Brest, où son père l’enferme dans la tour la plus sombre du château (qui porte encore aujourd’hui son nom), en attendant de comparaître devant ses juges. Là, du haut de la tour, Azénor chante et invoque le pardon de Dieu pour ses tourmenteurs … Les juges, sans écouter ses protestations d’innocence, sans contrôler les dires des soi-disant témoins, sans la moindre preuve, la condamnent à être brûlée vive.

Au jour prévu pour l’exécution de la sentence, ses bourreaux apprennent qu’elle est enceinte. Or, les lois interdisent une telle sentence pour une femme enceinte, jusqu’à l’accouchement … D’aucuns disent même que – miracle ! – le bûcher refuse de brûler …

Les juges décident alors de lui faire grâce de la vie, mais – tout de même – de l’enfermer dans un tonneau, et de les jeter à la mer, elle et son enfant. Ce qui est fait, impitoyablement. Cinq mois durant, le tonneau navigue au gré des flots, et l’ange gardien d’Azénor les nourrit tous les jours. Enfin, ils ‘débarquent’ sur une grève d’Irlande, à Beauport. Le jour même, elle donne naissance à un fils. Il est baptisé " Budoc ", ce qui signifie en breton ‘sauvé des eaux’.

Si la naissance de Budoc n’est pas simple, la vie de ce futur saint ne sera pas un long fleuve tranquille non plus … En effet, durant ce temps, la cruelle belle-mère meurt à son tour, et, dans ses derniers moments, par peur de l’Enfer peut-être, avoue les mensonges concernant Azénor.

Le prince de Léon et le comte de Goëllo se mettent alors à rechercher Azénor, sans repos. Ils visitent le Léon, la Cornouaille, le Trégor. Pas d’Azénor. Alors, ils traversent moults pays, parcourent nombre de mers, sans plus de résultat. Étudiant les mouvements des flots, le comte de Goëllo décide alors de gagner la grande Bretagne, par-delà les flots … Parcourant Angleterre, Écosse, pays de Galles, il désespère de retrouver sa femme, et – peut-être – son fils. Un jour enfin, en Irlande, il se retrouve face à un garçonnet blond comme les blés, aux yeux bleus, identiques à ceux qui illuminaient le doux visage d’Azénor. Budoc, son fils, était en face de lui. Chunaire suit Budoc, et retrouve sa femme, Azénor, occupée au lavoir. D’aucuns disent que le comte de Goëllo ramène sa femme et son fils en Armorique. Il meurt au cours de la traversée. Azénor, à la santé chancelante, ne tarde pas à le suivre dans la tombe. Le petit Budoc est alors élevé par son grand-père le roi Even, qui le confie à saint Samson, évêque de Dol.

D’autres prétendent que Budoc demeure en Irlande, dans un monastère, consacrant sa vie à Dieu. Devant tant d’humilité, on presse le fils du roi de devenir archevêque. Fuyant ces honneurs – ou peut-être les pillards sévissant à cette époque, ou les envahisseurs païens … –, Budoc décide de partir au-delà des mers, mais, n’ayant point de navire, s’allonge dans une grande auge de pierre, comme saint Conogan avant lui. Il retourne ainsi en Armorique.

Toujours est-il que notre petit Budoc, en grandissant ainsi pieusement, devient abbé de Dol, puis évêque de Dol lorsque saint Magloire abandonne cette charge. Il fonde alors, avec d’autres compagnons, le premier monastère-université d’Armorique. Bon nombre de prêtres y sont formés, qui évangélisent ensuite les côtes de la Bretagne.

Les futurs saints Jacut, Guthénoc et Tudy suivirent les cours dans cette université, et y trouvèrent la connaissance enseignée par la théologie, l’astronomie, les lettres, et même, paraît-il, la musique. Ils furent ainsi parmi les nombreux saints qui fondèrent une grande partie des paroisses de l’Armorique.

Parmi la cinquantaine d’élèves qu’eût ainsi saint Budoc, le plus célèbre est toutefois saint Guénolé, qui y resta jusqu’à ses vingt-et-un ans.

Diocèse de Quimper :

Saint Budoc

Fêté le 9 décembre

Dans sa vie de saint Guénolé, écrite entre 850 et 885, Gurdisten reprend une tradition ancienne, selon ses propres paroles, quand il nous décrit Budoc comme "ministre angélique, richement doué de savoir, remarquable par sa droiture, que tout le monde de ce temps considérait comme l'une des plus fermes colonnes de l'Eglise". Budoc était le "maître" de l'Ile Lavret (Laurea), où Gwénolé fut, dès son enfance, élevé comme son disciple. Avec Maudez puis Budoc, nous sommes à la fin du 5e siècle et à l'aube de la grande expansion du monachisme chez nous : monachisme d'ermites où chacun a son "peniti" ; et, quand il s'agira d'un monastère, l'abbé continuera souvent à vivre en ermite (voir Goulven, Goeznou, Gwénolé) ; l'influence orientale reste prépondérante. Le culte de saint Budoc est couramment lié à celui de saint Gwénolé.

Saint Budoc (ou Beuzec) était le patron de l'ancienne paroisse de Beuzec-Cap-Caval (aujourd'hui en Plomeur). Il est toujours le saint patron des églises paroissiales de Beuzec-Cap-Sizun, Beuzec-Conq (en Concarneau), Trégarvan, Plourin-Ploudalmézeau et Porspoder.


Etre 850 ha 885, Gourdisten, o skriva buhez sant Gwenole, a adkemere lavariou koz evel ma tispleg e-unan : "Budog, emezan, a oa eur zervicher henvel ouz eun êl, pinvidig meurbed a skiant, eeun dispar, kemeret gand an oll evid eun hent-meur warzu ar feiz, hag unan euz pilliri galloudusa an Iliz". Budog a oa ar "mestr" euz Enez-Lavret, hag eno e kentelias Gwenole, e ziskibl, adaleg amzer e vugaleach. Gand Modez, ha goudeze Budog, emaom oc'h echui an 5ved kanved, ha dizale a vo stank ar manatiou en or bro. Leaned gand pep hini e 'beniti", er manatiou braz zoken, ar abad a gendac'ho aliez da veva evel eun ermid.

Site Pennker / Albert Le Grand :

La providence de Dieu sur les Justes
EN l'HISTOIRE ADMIRABLE DE SAINT BUDOC
Archevesque de Dol
ET DE LA PRINCESSE AZENOR DE LEON SA MERE

Comtesse de Treguer et de Goëlo

Une des Illustres Maisons de la Bretagne Armorique, dont l'antiquité se remarque dans l'Histoire, c'est, sans contredit, celle des Anciens Comtes de Goëlo & Treguer ; si puissante en l'année 493. que le Roy Hoël premier de ce Nom, ayant la conduite d'une partie de l'Armée du Grand Roy Arthur, son Oncle, en la memorable Bataille de Langres, de tous les Princes de son Armée, choisit Chunaire, Comte de Treguer & Goëlo, pour assaillir le Bataillon du Senateur Lucius Iber, Lieutenant de l'Empire Romain, dans lequel l'ardeur de son courage le porta si avant, qu'aprés avoir fait merveilles d'armes & jonché le champ de corps de Romains, il se trouva envelopé & accablé de toute l'armée, qui estoit accouruë au secours de son general, où deux mille Bretons de sa compagnie furent taillez en pieces, sans pouvoir estre secourus de leurs gros, & nostre genereux Comte, s'opiniastrant au combat, accosté des Seigneurs Jagus Richomarch & Bodloï (qui combattoient à ses flancs), fut tué d'un coup d'espieu, le visage tourné vers l'ennemy, mourant au lit d'honneur, au regret extréme des Roys et de toute l'Armée qui se sentit notablement affoiblie de la perte d'un si genereux capitaine & de si vaillants soldats.

II. De cét excellent capitaine fut petit fils notre saint Budoc, dont le pere estoit si puissant & consideré, que l'Histoire, en ce lieu, l'appelle Roy ; soit que de la feneantise du Roy Hoël II. les Princes & Hauts-Barons de Bretagne se fussent donnez la licence d'usurper ce titre majestueux, ou soit que les grandes altercations survenuës dans l'Estat après la mort de Hoël I. & les estranges revolutions du siecle, eussent porté leur ambition à desirer ce titre souverain, aussi-bien que leur convoitise à entreprendre sur les Estats de leurs voisins : soit encore (ce qui a plus d'aparence) qu'étant issu du sang illustre de Bretagne, & ses Comtez estans sortis en apanage de la Maison Royale, il en eust aussi voulu retenir le titre. Quoy qu'en soit, ce Seigneur, fils aisné du Comte Chunaire (lequel aussi nous appellerons desormais Comte de Goëlo, l'Histoire ayant celé son nom propre), se voulant allier en quelque puissante Maison, après avoir bien cherché par tout , arresta ses yeux & ses affections sur la Princesse Azenor, fille unique du Prince de Leon, issuë du Sang des Anciens Roys de la Grande Bretagne, meslé, du depuis, en leurs descendans, avec celuy de l'Illustre & ancienne Maison de Rohan, ensemble d'onze Maisons Royales, esquelles lesdits Seigneurs de Rohan, Princes de Leon, ont pris alliance.

III . Cette Princesse, dont la beauté & rares perfections l'emportoient au delà de toutes les Dames de son siecle, blessa le cœur du Comte & l'engagea à sa recherche. Elle estoit de riche taille, droite comme une palme, belle comme un astre ; mais cette beauté exterieure n'estoit rien en comparaison des belles qualitez de son Ame, qui la rendoient d'un naturel doux & benin, encline aux œuvres de pieté & religion, discrete, chaste, accorte, respectueuse, obeïssante à ses parens, amie de la retraite & solitude, ne s'estimant moins seule que lors qu'elle se trouvoit éloignée de la frequentation du monde, pour jouïr plus librement des delices & consolations qu'elle rencontroit en l'Oraison & des visites & caresses interieures qu'elle y recevoit de son Epoux Celeste, auquel elle desiroit entierément se donner ; vivant au reste parmy des delices de la Cour, comme Job sur son fumier, sans arrester son affection aux choses perissables. Aussi avoit-elle esté, dés son enfance, élevée en la pieté & bonnes mœurs & loüables exercices seants à sa qualité & à la grandeur de son lignage.

Le Comte ayant fait choix de cette Maîtresse, & formé le dessein de sa recherche, dépescha deux des principaux de ses Barons vers le Prince de Leon, qui tenoit lors sa Cour en la ville de Brest (ce qui fait que l'Histoire icy l'appelle Roy de Brest), avec charge expresse de luy faire offre de son amitié & alliance, & luy demander en mariage la Princesse sa Fille. Ces Ambassadeurs furent courtoisement accueillis du Prince, lequel fut bien joyeux de leur proposition, qui luy offroit une belle occasion de se fortifier de l'alliance d'un si puissant voisin, qui luy pourroit servir pour maintenir la possession des conquestes de ses Prédecesseurs. Les ayant entretenus quelque temps, il les fit conduire en l'Hôtel qu'il leur avoit fait preparer, & alla trouver sa Fille, pour luy donner avis de leur arrivée & du sujet d'icelle, la priant de leur donner satisfaction, luy representant combien ce party luy estoit avantageux, & l'utillité qui en reviendroit à ses Estats. Elle se troubla de prime-abord à cette nouvelle, & une honte pudique parut sur son visage, quand elle ouït parler de prendre un mary, dont elle pria son pere de l'en dispenser, attendu la resolution qu'elle avoit faite de passer sa vie au service de Dieu, en une parfaite chasteté ; qu'elle se tenoit fort honorée de cette recherche, mais que, d'ailleurs, il sçavoit bien que le Comte ne manqueroit de Maistresse d'aussi bonne Maison & doüée de plus belles parties qu'elle. Son Pere, qui l'aymoit tendrement, ne la voulut importuner davantage pour ce coup, moins encore la contraindre en chose de telle importance, où le choix & élection doit estre libre ; seulement, il chargea ces Amabassadeurs d'asseurer leur Maistre qu'il tenoit sa recherche à honneur, & feroit tout son possible pour flechir l'esprit de sa fille à son contentement & porter ses volontez à cette alliance ; leur permettant de la voir avant leur retour, & d'apprendre par sa bouche, ce qu'elle avoit resolu. Entrez en la chambre de la Princesse, ils la salüerent et luy firent sçavoir ce dont ils estoient chargez : à quoy elle fit réponse, qu'elle seroit, toute sa vie, trés-humble servante du Comte leur Maistre, & conserveroit un ressentiment éternel de la bonne volonté qu'il luy témoignoit, mais que, pour l'espouser, elle le prioit de porter ses affections ailleurs, veu la resolution constante qu'elle avoit prise de ne se jamais marier. Cette réponse ouïe, ilsprirent congé d'elle & du Prince son Pere et s'en retournerent en Goëlo.

IV . Le Comte attendoit leur retour avec impatience ; mais, ayant appris d'eux la resolution de la Princesse, il en fut extremément affligé ; &, s'estant enquis de ce qui leur sembloit de cette Fille, ils avoüerent n'avoir jamais envisagé telle beauté, ny entretenu si sage Dame. Le desir qu'il avoit de réüssir en sa recherche fit qu'il ne se tint entierement refusé pour ce coup & resolut de poursuivre sa pointe ; il dépescha une seconde Amabssade plus magnifique que la précedente, avec des presens de grand prix pour les offrir, de sa part, à sa maistresse, comme gage de la sincerité de son affection. Ces Amabassadeurs furent recueillis à Brest avec tout l'honneur & civilité qu'on eust pû souhaiter, & , s'estans rafraichis en leur Hôtel, furent conduits avec ceremonie vers le Prince, qui, leur créance entenduë, leur fit réponse : Que, bien qu'il reconnust que sa fille n'avoit du tout point d'inclination au mariage, neanmoins, la perseverance de leur maistre meritoit qu'on taschast de luy donner toute la satisfaction possible ; qu'il connoissoit sa fille si respectueuse en son endroit & si obeissantes à ses justes volontez, qu'il ne pouvoit se persuader qu'elle le voulust éconduire, s'il luy commandoit absolument d'aymer le Comte & de l'agréer pour Mary, & se promettoit de gagner ce point sur elle, & leur en donneroit resolution dans le jour.

Les Amabassadeurs remercierent le Prince & se retirerent, & luy, dés ce pas, alla trouver la princesse sa femme, qui se chargea de traitter cette affaire & ménager les affections de sa Fille pour son Serviteur ; ce qui lui reüssit si heureusement, que la Princesse, pour ne contrevenir à la volonté de ceux ausquels elle avoit appris à déferer, postposa ses sentiments au devoir de l'obeïssance, se mit le joug au col & consentit (quoy qu'avec repugnance) d'épouser le Comte ; dont elle engagea sa parole ausdits Ambassadeurs, qui s'en retournerent bien joyeux porter cette nouvelle à leur Maître ; lequel, plus content de cét heureux succés, qu'il n'eût esté de la conqueste d'un royaume, dressa, en peu de jours, son équipage si somptueux & magnifique, qu'il ne se pouvoit rien voir de plus riche. Il fit monter à cheval l'élite de sa Noblesse, pour l'accompagner, &, étant arrivé à Brest, alla descendre au Château, salüa le Prince & sa Femme, &, avec leur permission, alla faire la reverence à sa Maistresse, avec les offres de service qu'on eût pû esperer d'un amant fidele. Il estoit beau, jeune, de belle taille, brave, bien couvert, & mieux disant, adroit, courtois & tellement aymable, que la Princesse Aenor ne se repentit pas de l'avoir fiancé. Aprés cette entreveuë, il avoüa franchement aux Seigneurs de sa suite que tout ce que la renommée luy avoit apris de la beauté, bonne grace & perfections de sa Maistresse n'estoit rien aux prix de ce qui en estoit. Le contrat fait de l'un & de l'autre party (qui s'éjoüissoient de cette alliance, dans laquelle ils voyoient germer toutes les esperances de leurs Estats), les nopces furent celebrées, & n'y furent oubliez les festins, les danses, les tournois, les naumachies & feintes Navales sur le Golfe & dans le Port & toute sorte de passe-temps, pour témoigner la réjoüissance publique, l'espace de quinze jours, que dura la feste ; lesquels expirez, le Prince, assisté de toute la Noblesse de Leon, fut rendre les nouveaux Mariez en leur terre, où la Comtesse fut receuë de ses sujets & des parens de son mary avec tout le respect deu à sa qualité & à son mérite.

V. Ils choisirent pour séjour & demeure ordinaire unbeau château, assis sur une petite colline, élevée par une agréable valée, ceint, pour bonne part, d'un bel estang, qui fortifie ses fossez, & est de trés-bon rapport pour la pesche ; lequel, pour avoir esté autre fois basti par le Roy Audren, en a retenue de le nom de Chastel-Audren, situé justement entre les deux Comtez de Treguer & Goëlo, dont la ville qui est au pied en est encore aujourd'huy capitale. En ce lieu, ils menoient une vie autant douce & innocente qu'on eut pû souhaiter, si elle eut esté de plus longue durée. D'un si heureux commencement du nouveau mesnage tout le monde presageoit des prosperitez eternelles à ces deux espoux ; "mais, hélas ! c'est en vain que la prudence humaine s'efforce de penetrer dans l'avenir ; on cueille peu de roses parmy beaucoup d'épines, & une once de douceur & de contentement est souvent suivie d'une livre d'amertume et d'affliction. J'avouë que les roses qui naissent és jardins des Princes sont, ce semble, plus odoriferantes que les communes ; mais aussi leurs épines sont bien plus picquantes, & leurs grandes pointes blessent plus vivement, comme cette Histoire vous le fera voir".

A peine la premiere année s'estoit coulée, que la tanquillité de leur repos fut troublée par la nouvelle du decez de la Princesse de Leon, mere de la Comtesse ; perte qui luy fut si sensible, qu'elle en fit prendre le dueil à toute sa Cour & s'en alla, avec son mary, consoler son pere & assister aux obseques de la défunte ; lesquelles finies, elle s'en retourna en sa maison. Quelques mois aprés, le Prince son Pere ne pouvant supporter la solitude d'un triste veufvage, épousa une dame de grande maison, mais qui avoit l'esprit malicieux, noir, sombre et malin, laquelle le sçût si bien captiver qu'elle possedoit absoluëment son esprit & ses volontez, n'agissant quasi que par elle. Le diable, qui s'estoit servi de la malice d'une femme pour ruïner nos premiers parens, se voulut aussi servir de cette marâtre pour perdre notre vertueuses Comtesse & tascher à luy ravir injustement la vie & l'honneur tout ensemble ; mais Dieu, qui se sert de la malice des mechans pour perfectionner ses éleus, comme les empyriques font des serpens, ausquels ils écrasent la teste pour en composer le contre-poison, fit servir lamalignité de cette femme à l'utilité de nôtre Comtesse, qu'elle trouva ferme comme un rocher, que les vents de la tribulation affermirent plûtost que de l'ébranler, & les flots de la persecution polirent sans le pouvoir miner.

VI . Cette perverse creature, ne pouvant supporter l'éclat des vertus dont la Comtesse estoit ornée (qui estoient autant de condamnations tacites de ses dissolutions), jalouse, d'ailleurs, de l'amitié que luy témoignoient son pere & son mary, & du respect & bon vouloir que luy portoit tout le peuple, prit une resolution desesperée de s'en défaire à quelque prix que ce fut, aux dépens de sa vie & de sa reputation. On dit "qu'il n'y a meilleur miel, ny pire éguillon que des abeilles, aussi n'y a-t-il meilleures amitiez, ny pires inimitiez que celles des femmes". Elle sçavoit bien que la Comtesse n'avoit que trop de beauté pour estre aymée ; mais elle n'ignoroit pas aussi qu'elle n'eust trop d'honnesteté pour le permettre à autre qu'à son mary, & de vertu pour se conserver toute entiere à celuy qui ne la devoit partager avec personne. Si est-ce que, fermant les yeux à toutes ces considerations, elle resolut de faire entrer le Comte en défiance de sa fidelité ; &, sçachant bien que l'affection excessive en la possession d'une beauté, qui n'a pas sa pareille, dégenere aisément en jalousie, elle conceut une esperance certaine de l'y faire tomber ; &, en ce dessein, luy écrivit un petit billet d'avis de trois ou quatre lignes, en ces termes :

"Monsieur, ayant l'honneur de vous estre si prochement alliée, je ne puis, ny dois supporter davantage le desordre que cause, dans vostre maison, la malversation de vostre femme, dont l'impudicité & abandonnement passent en scandale public, à vostre prejudice ; si je m'en taisois, en ayant des preuves si manifestes, je ne me pourrois jamais justifier envers vous d'une grande ingratitude, ny m'exempter d'encourir le blasme d'une punissable connivence & dissimulation. Au reste, si vous hesitez à m'en croire, je vous en donneray des preuves si évidentes, que vous n'aurez plus lieu d'en douter."

C'estoit assez & trop dit pour donner martel en teste à ce pauvre Prince, auquel elle fit porter sa lettre par un de ses gens, à qui elle avoit fait le bec, tandis qu'elle fust faire le mesme rapport au Prince, son mary. Cette nouvelle inopinée perça le cœur du triste pere du glaive d'une douleur trés-sensible, qui luy interdit la parole en quelque temps ; il aymoit uniquement cette fille, comme sa vraye image, la dépositrice de son cœur & le soutien de sa Maison, & ne se pouvoit persuader qu'elle se fust oubliée jusques à ce point. Ce neanmoins, la creance qu'il avoit en sa femme, & les sermens execrables qu'elle faisoit pour affirmer la vérité de son accusation, le luy firent croire, & resoudre à en faire un chastiment exemplaire sans grance, ny misericorde & l'envoyer en l'autre monde par Arrest de Justice. "Que ne peut une ame perfide & deseperée pour la subversion des simples ? Que ne fait une malicieuse femme, depuis qu'une fois elle possede l'esprit trop credule de son mary ?"

VII . Cependant, le messager, arrivé à la Cour du Comte, luy rend la lettre de sa perfide Maistresse ; laquelle ayant leüe, il demeura estonné & immobile, comme s'il eust esté frappé de la foudre. Revenu de cét estonnement, il ne pouvoit croire à ses yeux ; il relut la lettre & s'estonna encore plus d'ouïr de sa femme ce dont il ne se fut jamais défié. Et, prenant cette calomnie pou rune verité, changea tout à coup l'amour qu'il luy avoit porté en une hayne et dédain extrême, luy retrencha toute honneste liberté, luy interdit les compagnies, faisoit épier ses allées & venuës, examiner toutes ses paroles & actions, dont les plus sinceres & innocentes estoient interpretées tout au rebours de ses intentions, & selon le soupçon de ce pauvre Prince, si puissamment prévenu de la calomnie ; laquelle le fortifia tellement en sa fausse créance, qu'il fit enfin arrester la Comtesse & l'enfermer en une chambre d'une des touts du Chasteau, qui regardoit sur l'estang, l'y faisant soigneusement garder, avec deffense de la laisser visiter à qui que ce fut, que par son ordre & permission. Ce fut en ce rencontre que nostre innocente Comtesse eut besoin de toute sa vertu ; aussi y fit-elle paroistre sa patience admirable ; &, comme elle avoit toûjours vescu sans ambition, aussi porta-t-elle le changement de sa fortune avec une grande égalité d'esprit, sans jamais ouvrir la bouche pour se plaindre du tort qu'on luy faisoit ; au contraire, s'éjouïssant de se voir affligée dans l'innocence, attendant sa consolation de Dieu, pour l'amour duquel elle enduroit, se resignant enierément à sa sainte volonté, se recommandant de tout son cœur à la sainte Vierge Marie, vray azile des affligez, & à sainte Brigitte, Vierge Irlandoise, sa Patronne, dont Dieu, en ce temps-là, manifestoit la gloire par de grands Miracles, qu'il operoit à son Tombeau.

VIII . Tandis que l'innocente Azenor boit patiemment ce calice d'amertume, sa marâtre, pour achever le sacrifice de sa cruauté & l'accabler à force de calomnies, pratiqua des gens perdus & sans âme, ausquels, à force d'argent, "elle feroit dire tout ce qu'elle vudroit contre la Comtesse. On ne sçauroit trouver une plus dangereuse hayne, que celle des femmes contre les femmes, quand la jalousie s'est, une fois, emparée de leur cervelle". Le Comte, d'autre costé, ayant assemblé ses Barons & ceux de son Conseil dans la haute salle du chasteau, pour prendre leur avis sur ce qu'il seroit expedient de faire en cette occurence, commanda qu'on tirât sa femme de cette prison & qu'on la conduisit en ce Parquet de Justice, où il entra, quelque peu aprés, tout transporté de fureur, & si hors de luy, qu'encore bien qu'il taschast, le plus qu'il pouvoit, de dissimuler sa passion, neanmoins, rongeant son frein avec difficulté, il écumoit si etrangement, que toute la compagnie vid bien qu'il estoit en une furieuse colere & que son dessein étoit d'exterminer la Comtesse. Ayant pris sa place, & fait seoir l'accusée sur un petit escabeau au milieu du Parquet, il commanda à son Procureur Fiscal de proposer les chefs d'accusation ; ce qu'il fit, exagerant, avec une grande vehemence, les plus petites circonstances du crime supposé vers elle, la sommant de repondre à ce qu'il luy seroit objecté. Cét homme ayant ainsi parlé, toute l'assistance craignoit déja pour la Princesse accusée ; mais elle, qui avoit autant d'innocence que de simplicité, se voyant chargée de cette tempeste de paroles de feu, qui avoit mis toute l'Assemblée en effroy, se prit à pleurer amerement ; toutefois, craignant que son silence la rendit coupable, elle se leva pur devoir parler ; mais plus elle faisoit d'eeforts, plus les sanglots étouffoient sa parole ; enfin, reprenant ses esprtis, elle fendit la presse des soüpirs & dit, en peu de paroles, "que, si c'estoit chose arrestée d'opprimer son innocence par faux témoignages, il n'estoit pas besoin de tant de formalitez, où la force faisoit la loy ; que la vie & la mort luy estoient choses indifferentes, n'ayant jamais eu tant d'attache aux delices de cette vie ; qu'elle s'en depouilleroit aussi asiement que de sa robbe, lors qu'il plairoit à Dieu, à la Providence duquel elle avoit parfaitement soûmis la conduite de sa vie & de toutes ses actions. Au reste, qu'aisement ils luy pourroient oster la vie ; mais jamais luy ravir l'amour inviolable qu'elle portoit à son Seigneur & Mary, & la reputation de Princesse d'honneur, qu'elle feroit passer jusques aux cendres de son Tombeau, malgré la calomnie & les artifices malicieux de ses ennemis". Ayant ainsi parlé, elle fit une humble reverence à la compagnie, & fut ramenée en la prison ; & les Juges ayans esté long-temps aux opinions, il fut enfin arresté que le Comte l'iroit rendre à son Pere, & poursuivroit envers luy reparation de cét affront, par toutes sortes de voyes deuës & raisonnables.

IX . Dés le lendemain, le Comte la fit, de rechef, tirer de la Prison & jetter dans un carrosse, bien gardé d'archers & soldats pour la conduire en seureté vers son pere, auquel il la rendit, avec des plaintes & reproches, telles que la violence de sa passion luy pouvoit suggerer. Le Prince, voyant sa Fille garottée comme une esclave, & accusée d'un crime si detestable, jetta un cry comme un rugissement de lyon, qui perçoit le Ciel & faisoit fendre le cœur des assitans de compassion de ce pauvre vieillard, qui, s'arrachant la barbe & sa perruque chenuë, jetta une pitoyable œillade vers son innocente Fille. Le Comte l'aperçut, &, craignant qu'il la voulust sauver, il entra dans ses fougues si desesperées, qu'il sembloit vouloir enrager. Et, aprés avoir vomy une infinité d'injures contre sa femme et son beau-père, mettant la main droite sur la garde de son épée, jurant son grand serment, que, si on ne luy faisoit prompte justice, il en tireroit raison par les armes, & voulut sortir ; mais le prince l'arresta, &, le tenant par la main, tascha de l'apaiser, luy promettant, en foy de Prince, que, si sa Fille estoit trouvée coupable de ce crime, il l'en châtirait si severément, qu'il en seroit satisfait ; le priant de ne s'en retourner, qu'il n'eût esté témoin oculaire de la rigueur dont il vouloit user à venger cét outrage, & commanda qu'on la serrast en une grosse tour, qui regardoit sur la mer, tandis que l'on travailleroit à son procés. Le Comte se contenta de ses offres, & la pauvre innocente, ayant essuyé les injures de ses ennemis & de ses plus proches, & (ce qui luy fut plus sensible) les insultations de sa marâtre, qui lui avoit dressé cette partie, fut traînée par des satellites en cette chartre et étroitement gardée, sans estre visitée ny consolée des hommes, mais, d'ailleurs, assistée de la grace de Dieu, avec lequel elle s'entretenoit en l'Oraison, vivant dans ce cachot en austeritez et pénitences, s'armant, par ces beaux exercices, contre la violence de la persecution, avec une confiance filiale en la miséricorde de Dieu, qui luy faisoit espérer de remporter la victoire des ennemis conjurez de sa vie, de son honneur & de son salut.

X . Le Prince luy ayant donné des Juges, le Comte pressoit le jugement, sollicitant, nuit & jour contre sa femme. Le Procés instruit avec tous les solemnitez et formalitez, s'ensuivit sentence, portant que la Dame Comtesse de Treguer & Goëlo, atteinte & convaincuë d'adultere & infidelité envers son mary, estoit condamnée d'estre brûlée vive, & ses cendres jettées en la mer. Ce jugement arresté, les Juges en donnerent avis au Prince, pour sçavoir ce qu'il en ordonneroit (jugez quel compliment de deference à un père affligé) ! Neanmoins, pour contenter son gendre et ne contrevenir à son serment, il abandonna sa fille à la rigueur de la justice, & voulut que la sentence sortit son plein & entier effet, & l'envoya, tout à l'heure, signifier à la prisonniere.

Cette femme, non moins constante qu'innocente, ne se troubla de cette nouvelle ; &, s'estant jettée à genoux, les yeux arrestez sur un Crucifix qu'elle tenoit en sa main, elle écouta paisiblement la longue suite de tant de paroles funestes, messageres de sa mort, sans que sa constance parut aucunement ébranlée : "La vertu est comme le cube ; de quelque part qu'on la jette, elle se trouve toûjours sur sa baze". Cette triste lecture faite, elle baisa son Crucifix ; &, s'étant levée, dressa ses beaux yeux vers le Ciel, & dit d'une voix forte et asseurée : "Mon Dieu, mon Seigneur, qui connaissez les plus secrets replis de ma conscience, je supplie très humblement vostre adorable Majesté de fortifier mon Ame de vostre Grace, en ce dernier periode de ma vie ; &, puisque les hommes manquent au temoignage de mon innocence, donnez-moy la patience pour endurer la rigueur & ignominie du supplice, & la perte de ma reputation, qui va présentement succomber à la calomnie & aux malicieux artifices de mes ennemis". Et, portant sa main droite sur le Crucifix, qu'elle tenoit en sa main gauche, elle jura & protesta hautement, que, sur la salut de son Ame, jamais elle n'avoit failli à l'endroit de son Seigneur & Mary, luy pardonna s mort, & aussi à son pere, à sa marastre et aux témoins qui avoient faussement déposé contre elle ; puis, se tournant vers les Commissaires, leur dit : "Je vous asseure, Messieurs, que tout le regret que j'emporte hors de ce monde n'est que de voir que la rigueur de votre justice, faisant une trop hardie saillie hors des bornes de sa jurisdiction, enveloppe celuy qui est manifestement innocent dans le supplice de celle que vous avez jugée comme criminelle, & punit une creature de mort temporelle & eternelle, avant d'avoir sceu pecher ; je suis grosse de quatre mois ; mon enfant est vivant et bougeant, & vou sles privez de Baptesme & de vie pour le crime supposé à sa mere ; pensez-y bien, je vous en prie, &, cependant, envoyez-moy des gens d'Eglise, por mettre ordre au fait de ma conscience".

XI . Le Commissaire ayans fait ce rapport, les Juges, croyans que ce fut une feinte pour prolonger sa vie de cinq mois, procedant d'une pusillanimité feminine, ordonnerent qu'elle seroit visitée des matrones ; lesquelles ayans, par leur rapport, confirmé la verité de sa grossesse, les Juges étoient d'avis de surseoir l'execution, jusqu'à ce qu'elle se fut delivrée de son fruit, & en furent conferer avec les Princes ; son pere y consentoit, mais le Comte insista, & qu'on se dépeschât au plûtost de la mere & du fruit. Les Juges, trouvans trop de cruauté en cette precipitation, voulans, toutefois, donner quelque satisfaction à cét homme, revoquerent la premier sentence, &, par une seconde, la condamnerent d'estre enfermée vive dans un tonneau de bois, & jettée en pleine mer à lamercy des vents, des ondes et des escueils. Cette seconde sentence luy ayant esté prononcée, les bourreaux se saisirent d'elle & la lierent ; puis, elle reïtéra sa Confession & fit quelques ordonnances testamentaires, dont elle recommanda l'execution à son mary.

L'heure venuë qu'il falloit aller au supplice, on luy vint dire qu'il estoit temps. Alors, elle sortit de son cachot, comme une lyonne de sa caverne, tenant son Crucifix en ses pures et delicates mains, liées de grosses cordes, faisant paroistre le ris sur son front, en depit des larmes qu'elle versoit ordinairement au plus fort de sa devotion. Ce fut un spectacle de compassion de voir passer cette belle Princesse le long de la ville, depuis le château jusques au port, entre les bourreaux & satellites, conduite des officiers de la justice, suivie d'une multitude confuse de peuple, dont les uns déploroient son malheur, les autres détestoient son crime, selon les diverses passions dont ils estoient agitez. La pureté de sa conscience avoit tellement charmé le sentiment des cruautez de son supplice, que comme elle avoit ouvert son cœur à l'Amour Divin, aussi ouvrit-elle, de rechef, sa bouche au pardon de ses ennemis, &, au dernier temps (qu'elle croyoit) de sa vie, pria pour eux d'un cœur amoureux et d'une voix toute Angélique, ajoustant qu'elle esperoit qu'enfin ce beau jour viendroit, qui feroit voir son innocence eclypsée sous les cruelles nuées de la perfidie. Cela dit, elle monta dans le navire, qui se mit, incontinent, à la voile, & estant éloigné de terre de quinze à vingt lieuës, on luy commanda à se disposer à l'execution de la sentence ; elle se mit à genoux, recommanda son Ame à Dieu, remercia les officiers de la peine qu'ils prenoient pour elle, les enchargea d'asseurer son pere & son mary qu'elle mouroit innocente des crimes dont on l'avoit accusée, & dans le devoir de bonne fille & fidele Espouse, pardonna à ses ennemis, &, s'estant munie du signe de la Croix, entra courageusement dans le tonneau funeste, que la malice des hommes avoit préparé pour son naufrage, mais que la Providence divien avoit disposé pou rluy servir d'Arche, afin de la sauver d'un deluge de tant de miseres.

Si-tost qu'elle fut dan sle tonneau, il fut bouché & fermé, puis jeté dans la mer ; quoy fait, ils s'en retournerent à Brest en asseurer les Princes. Le Comte, satisfait de la bonne justice que lui avoit rendue son beau-pere, prit congé deluy & s'en retourna en son Pays.

XII . La perfide & deloyale marâtre, qui eut mieux merité de passer par les mains impitoyables d'un bourreau, pour avoir, par ses sanglantes impostures, prostitué à l'ignominie du supplice celle que jamais l'amour lascif n'avoit surmontée, triomphoit de ce succés, & s'éjouïssoit de s'estre levée cette épine du cœur ; mais la Providence de Dieu, qui avoit déja preservé nostre innocente du feu, la délivra encore de cét autre élement, non moins formidable, pour luy donner sujet de chanter un jour en son honneur : Nous avons passé par le feu & par l'eau, & vous nous avez conduit en lieu de rafraichissement.

Son petit vaisseau, balotté sur les ondes, servoit de joüet aux vents & aux marées cinq mois entiers, qu'il costoya les rivages de la Bretagne, de l'Angleterre & de l'Irlande, en danger continuel de mille naufrages, humainement parlant, inévitables, si la main du Tout-Puissant ne l'eut preservé de la furie des vents, de la violence des tempestes, du choc des rochers & du bris des escueils.

En cette effroyable solitude & cruel abandonnement, la pauvre Princesse n'avoit autre esperance qu'en la Misericorde de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs. L'esprit (dit Philon) doit avoir un petit Consistoire domestique, où, déchargé des sens & de la masse des choses sensibles, il s'étudie à la connoissance de soy-même & à la recherche de la verité. C'étoti en ce consistoire interieur que nostre sainte solitaire s'entretenoit avec Dieu, dont elle recevoit des caresses & consolations, qui charmoient l'ennuy de ses miseres. On ne luy avoit donné aucunes provisions, ny vistuailles, de sorte qu'en peu de temps elle fut pressée de disette & necessité, nourissant seulement son Ame du pain de l'Oraison, détrempé en ses larmes, tandis que son pauvre corps extenué s'en alloit entierement défaillant. Que faire en telle extremité ? O merveille de la Bonté & Misericorde de Dieu ! O abysme des secrets incomprehensibles de sa Providence adorable !

La pauvre Azenor gisoit adossée aux flancs de son tonneau, les yeux levez vers le Ciel, faisant rouler de grosses larmes, comme autant de perles liquides sur ses joües pudiques, recommandant à Dieu sa pauvre Ame, qui, succombant à tant de miseres, s'en alloit déloger de son corps, lors que ses yeux mourants furent subitement frappez d'une clarté Celeste, qui penetra le haut de son tonneau & luy fit voir un Ange, qui, de sa seule presence, convertit ce lieu infect & estroit en un petit Paradis de delices ; &, la salüant aimablement, l'asseura que ses prieres estoient agreables à Dieu, qui ne l'abandonneroit jamais en cette affliction ; qu'elle esperast toujours en sa misericorde, & qu'il feroit paroître un jour son innocence, avec plus d'éclat qu'elle n'avoit enduré d'ignominie, à la confusion de ses ennemis ; puis luy presenta des vivres à foison, luy commandant d'en manger. Elle obéït, & ayant rendu graces à Dieu & à son Celeste Gardien, prit sobrement son repas, &, incontinent, son pauvre corps reprit ses forces, & son cœur sa premiere vigueur. L'Ange disparut sur l'heure ; mais il ne faillit desormais de la visiter & delui apporter journellement tout ce qui lui estoit necessaire pour sa nourriture & son entretien.

XIII . Au bout de cinq mois de sa perilleuse navigation, elle accoucha heureusement d'un fils, dans cette estroite cabane, sans sage-femme, ny autre assistance que celle qui lui venoit du Ciel, de son Ange & de sainte Brigitte, sa bonne Maistresse et Patrone, qui la visitoit souvent avant et aprés ses couches. Quand elle eut mis son enfant au monde, elle le prit entre ses bras, fit le signe de la croix sur luy, & luy fit baiser son Crucifix, attendant la commodité de le faire baptiser, & le pressant contre son sein pour l'eschauffer, le baisoit tendrement, versant quantité de larmes sur ses petites joües ; puis, le recommanda à Dieu, disant : "Seigneur, qui avez delivré les trois enfans innocents de la fournaise de Babylone, & eu soin du petit Ismaël, abandonné dans la solitude d'un desert sterile ; qui avez preservé vostre Prophete du naufrage au milieu des mesmes abysmes, & fournissez abondamment aux petits corbeaux les necessitez de leur vie ; je recommande à vostre paternelle Providence cette petite creature, affligée pour le crime supposé à sa mere ; ne permettez, mon Dieu, qu'il soit traité en coupable, parce qu'il est né mal-heureux ; &, puisque vous avez daigné avoir soin de la mere, n'oubliez aussi d'assister son enfant, afin que, regeneré du saint Baptesme, & enrôllé dans le catalogue de vos enfans, il glorifie eternellement vostre saint Nom et publie vos Misericordes". Ayant achevé, Dieu, pour sa consolation, lui fit connoistre, par un signe visible qu'il avoit exaucé sa priere, déliant la langue du petit Enfant, lequel voyant sa mere si affligée pour n'avoir le moyen de l'assister, comme elle eût desiré, la regarda fixément, &, soüriant doucement, lui dit : "Consolez-vous, ma chere mere, nous ne devons rien craindre, puisque Dieu est avec nous ; nous sommes au terme de nostre voyage, & proche du temps de la consolation que Dieu vous a promise par son Ange".

XIV . La Comtesse fut bien estonnée de cette merveille ; mais bien plus, quand elle vit, le mesme jour, les effets prodigieux de la prédication de son enfant ; car ne sentant plus son tonneau bransler sur les ondes, ny repousser le choc des flots, elle jugea que Dieu l'avoit conduite en quelque rade, ce qui se trouva veritable. Son tonneau fut premierement apperçeu d'un villageois, qui avoit sa maison proche de ce Havre nommé Beau-Port, à raison d'une riche Abbaye de ce nom qui estoit là auprés, en l'Isle d'Irlande. Ce paysan descendit promptement en la grève voir ce que c'estoit ; &, croyant que ce fût un tonneau de vin, ou d'autre boisson resté du débris de quelque navire, que les houles & marées auroient poussé au rivage, il y alloit donner du guimbelet ; mais Dieu, redoublant ses merveilles, delia, de rechef, la petite langue de l'enfant, qui défendit à ce paysan de passer outre, lui commandant d'aller trouver l'Abbé de Beau-Port, Seigneur de cette coste, & luy donner avis de ce qu'il avoit trouvé.

Le pauvre homme, espouventé de cette voix, obéït et s'en alla trouver l'Abbé, luy raconta ce qu'il avoit veu & ouï, le priant de se transporter sur les lieux pour voir ce que ce pourroit estre. Il alla, accompagné de quelques Religieux, & des plus apparents habitants de son bourg, fit faire ouverture du tonneau, où il trouva une belle jeune femme, qui tenoit un petit enfant de deux jours, lequel, de son souris & par ses gestes enfantins, le sembloit courtoisement salüer ; il les mena au bourg de son Abbaye, les fit revestir & rafraischir ; &, ayant entendu, tout à loisir, le récit de leur infortune, il rendit solemnellement graces à Dieu,&, dès le lendemain, baptisa le petit Prince, en présence d'une multitude de peuple, qui estoit venuë voir cette merveille ; &, afin que son nom exprimât, en quelque façon, sa fortune, il le nomma sur les Saints-Fonds BUZEUC, pour avoir esté, par des miracles si prodigieux, né sur les eaux & miraculeusement preservé de tant de morts & de périls humainement inévitables. La Comtesse s'habitua en cette bourgade & y passa le reste de ses jours, assistée de charitez & aumônes de l'Abbé & des gens de bien ; &, pour éviter l'oysiveté, elle s'employoit à laver les draps, avec d'autres lavandieres, gagnant sa vie à la sueur de son visage, distribuant aux pauvres le peu de gain qu'elle tiroit de ce métier vil & humble, reservé ce qui estoit precisement necessaire pour sa nourriture & l'entretien de son enfant qu'elle eslevoit soigneusement en l'amour & crainte de Dieu ; &, dés qu'il fut en âge capable des Lettres, l'Abbé de Beau-Port le retira en son Abbaye & se chargea de son instruction. Or, laissons ici nos deux Saints, & repassons la mer, pour voir en la cour de Treguer.

XV . Si la Comtesse trempoit en une grande disette, aprés tant de miseres & de perils, le Comte ne soufroit pas moins dans les horreurs d'un crime qu'il n'avoit commis que par trop de credulité. Les deux années de l'absence de sa femme n'estoient encore écoulées, quand l'amour, que la calomnie sembloit avoir esteint de son cœur, se ralluma tout d'un coup & le jetta dans un cuisant repentir du traitement impitoyable qu'il luy avoit fait, ce qui le rendit si chagrin & pensif, qu'il ne reposoit ny nuit ny jour ; il ne trouvoit rien à sa fantaisie, tout lui déplaisoit ; les visites mesme de ses amis luy estoient importunes, & il se laissa gagner à une sombre melancholie, qui le confina dans une triste solitude, où, tirant des sanglots du profond de son cœur, il pleuroit continuellement son desastre & detestoit sa trop grande credulité, à cause de la perte d'une des plus aymables creatures du monde. Ses serviteurs & ceux qui l'approchoient de plus près, tâchoient en vain de la divertir par toutes sortes de recréations & passe-temps, luy remonstrans qu'il ne se devoit laisser accabler à ces pensées melancholiques, qui ne servoient qu'à troubler le repos de son esprit ; qu'au reste, il n'avoit point sujet de regretter l'absence de la Comtesse, qui l'avoit ingratement éloigné de son cœur & de ses affections ; qu'elle s'estoit laissé embraser à des flâmes si préjudiciables à son honneur, qu'on n'y pouvoit seulement penser sans execration. On avoit beau dire, tout cela n'étoit pourtant capable d'effacer de son esprit l'image de celle dont la vertu & honnesteté se presentoient continuellement à ses yeux & luy reprochoient sa trop grande precipitation, quelque devoir que l'on fit pour le retirer de ses pensées pleines d'inquietudes, si faisoient-elles toûjours quelque impression dans son esprit.

XVI . Tandis que le Comte se repentoit à loisir de sa faute, le temps qui découvre tout, mis en évidence son erreur, l'innocence de sa femme & la malice de sa marâtre, laquelle estant tombée malade, fut en peu de jours desesperée des medecins. Ce fut un rude coup de tonnerre, qui éveilla puissamment cette déloyale, lors que moins elle s'y attendoit, & la jetta dans des étranges apprehensions. D'un costé, elle voyoit sa vie terminer en angoisses, & d'ailleurs, elle avoit devant les yeux l'horreur de son crime, & à ses oreilles la voix du sang innocent, qui crioit vengence de ses impostures. Enfin, allarmée de toutes parts, ne pouvant plus endurer le bourellement de sa conscience, elle declara publiquement les artifices dont elle s'estoit servie pour ruïner la Comtesse : petite satisfaction pour une si grande faute. Le Prince, l'ayant ouï parler, tomba évanoüy, tandis que la miserable rendit l'esprit. Revenu de pâmoison, il la vouloit étrangler ; & sçachant qu'elle estoit decedée, à peu tint qu'il ne dechirast sa charoigne à belles dents.

Le Comte ne tarda gueres à avoir avis de cette Palinodie, qui le frappa si vivement, que de la tristesse il passa dans la fureur, et de celle-ci dans la rage, s'arrachant les cheveux & la barbe, renversant tout ce qu'il rencontroit ; mais quand sa memoire lui faisoit ressouvenir du cruel traitement qu'il avoit fait à sa chere & innocente Espouse, il entroit en tel desepoir, qu'il eut volontiers pardonné à qui l'eût tué, pour se voir delivré de tant de furies qui le persecutoient partout où il alloit ; il maudissoit tantost la perfidie de sa marastre, tantost il se prenoit à soy-même, puis detestoit sa promptitude & precipitation ; bref ce n'estoit qu'épouvantables imprécations & sermens execrables de tirer cruelle vengeance des autheurs de cette perifidie.

XVII . Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'inquiétudes, il s'avisa d'aller chercher le remede à sa douleur, & voir és Isles & Costes Septentrionales s'il pourroit aprendre quelque nouvelle de la Comtesse, que Dieu pourroit avoir (comme innocente) sauvée du naufrage. Il communiqua son dessein à ses plus affidez serviteurs ; & ayant pris de l'argent, autant qu'il jugea luy estre necessaire, se mit en chemin, courut toutes les Costes maritimes dans la Bretagne, Normandie, Picardie, Pays-Bas & Flandres, sans trouver aucune chose de ce qu'il cherchoit. Il passa en la Grande-Bretagne & és Isles adjacentes, y fit les mesmes perquisitions, mais en vain ; ce qui le fit resoudre à s'en retourner en Bretagne, desesperant desormais son entreprise.

Sur le point de son embarquement, son bon genie l'inspira de passer en Irlande, ce qu'il fit ; &, estant arrivé à Beau-Port, il declara à l'Abbé le sujet de son voyage, ce qu'il cherchoit en ce pays. L'Abbé (à qui, peu de jours auparavant, le petit Prince Budoc avoit prédit cette arrivée de son pere), voyant l'accomplissement de la prediction de son petit Saint, embrassa affectueusement le Comte, l'asseurant qu'il estoit le trés-bien venu, & que celle qu'il cherchoit n'estoit point loin de là. A cette nouvelle, le Comte ressuscita comme de mort à vie, &, sans plus tarder, voulut voir sa femme, que l'Abbé fit incontinent venir avec son fils.

Quand la Comtesse vid son cher mary en sa presence, elle demeura immobile comme une statuë, sans pouvoir dire mot, considerant l'admirable Providence de Dieu, qui par des voyes considerables, commençoit enfin à justifier l'innocence de ses deportemens. La batterie n'estoit que trop forte pour enlever son cœur, qui n'avoit jamais écarté les affections de son mary, mesme dans les plus cuisantes angoisses.

Encore que tant de miseres & langueur eussent beaucoup ruïné la premiere beauté de la Comtesse, si est-ce que son mary la reconneut, &, se laissant tomber sur son col, luy donna mille baisers amoureux, &, la tenant étroittement embrassée, versoit un deluge de larmes ; ne pouvant quitter celle qu'il avoit tant regrettée & si long-temps cherchée : "Est-il possible (disoit-il) que ce soit icy ma chere Azenor, que j'ai tant pleurée, comme morte, & tant cherchée depuis nôtre triste départ ? ozeray-je bien regarder cette innocente, qui a trouvé son salut dans les abysmes, sa seureté dans la violence des tempestes, la furie des vents & les precipices des escueils ? Que, pour le moins, j'embrasse tes pieds, chere moitié, puisque je ne merite te regarder en face". Puis, se tournant vers le petit Prince Budoc son fils, le prit entre ses bras, & le caressant mignardement, s'enqueroit de luy des circonstances & particularitez de leur fortune ; & ayant entendu avec admiration,les miracles que Dieu avoit faits en leur faveur, il en rendit graces à la Bonté Divine qui ne delaisse jamais ses fidels serviteurs.

XVIII . Le voyage du Comte ayant eu une issuë si heureuse, il fit équipper un grand navire pour repasser, avec sa femme & son fils, en Bretagne, resolu d'y vivre désormais, avec eux paisiblement en ses terres ; néanmoins Dieu en disposa autrement : car soit que la fatigue de ses voyages l'eût trop travaillé, soit aussi que la longue trsitesse & mélancholie l'eût accablé, soit enfin que cét air grossier & septentrional eût alteré sa complexion & tempérament naturel, il tomba malade d'une langueur, qui ne luy permit pas de se mettre sur mer, pendant laquelle la Comtesse luy rendit toute sorte d'assistances ; ce qui luy perçoit le cœur, la voyant avoir si parfaitement oublié le mauvais traitement qu'elle avoit receu de luy. Enfin, la longueur de sa maladie, qui l'affaiblissoit de jour à autre, luy faisant craindre qu'elle en seroit l'issuë, il voulut de bonne heure, mettre ordre au fait de sa conscience, se confessa generalement à l'Abbé, receut les Saints Sacremens de l'Eucharistie & d'Extrême-Onction, demanda pardon à sa femme, donna sa benediction à son fils & passa paisiblement de cette vie à l'autre. Son corps fut porté dans l'Eglise Abbatiale de Beau-Port, où ses obseques, solemnellement celebrées, il fut enterré en lieu honorable.

La Comtesse, devenuë veuve, perdit l'envie de revenir en son Pays, & voulut passer le reste de sa vie en ce pauvre village, ayant parfaitement oublié le monde & tout ce qui le concerne. Dés qu'elle eut congédié les serviteurs de son deffunt mary, elle s'adonna plus que de coûtume, aux œuvres de penitence & mortification, redoublant ses charitez envers les pauvres, selon la portée de son bien. Elle recevoit un singulier contentement de se voir, de riche Comtesse, devenuë pauvre lavandiere ; de Princesse de sang illustre, chetive femmelette, inconnuë des hommes ; de grande dame honorée & suivie de train & serviteurs, veuve retirée, seulette, méprisée du monde & abandonnée de ses parens. Son exercice ordinaire, c'étoit l'Oraison, y employant tout le temps qu'elle pouvoit derober à son travail, frequentant l'Eglise où estoit enterré son mary, dont elle arouzoit le tombeau d'abondance de larmes & soulageoit l'Ame de se prieres, aumônes & bonnes œuvres, surtout de grand nombre de Messes, qu'elle y faisoit celebrer à son intention.

Elle eut ce contentement avant de mourir, de voir le Prince saint Budoc, son Fils, fouler genereusement aux pieds les grandeurs passageres du monde, &, dédaignant de recüeillir les riches successions de ses parens, faire heureusement échange des possessions temporelles avec l'heritage Eternel, lors qu'humblement prosterné aux pieds de l'Abbé de Beau-Port, il receut de ses mains l'habit de Religieux, postposant l'éclat de son Cercle Comtal à l'humilité d'une Couronne Monachale, & son Ecarlatte à un simple & pauvre froc, pour s'asseurer un jour, de la robe d'immortalité. Certes, nôtre Comtesse se trouva alors au comble de ses souhaits, & pouvoit dire comme sainte Monique, quand elle vit son fils saint Augustin entierément converti à Dieu, qu'elle ne desiroit rien plsu en cette vie, puisqu'elle voyoit son cher enfant si avantageusement apointé en la Cour du Roy des Roys, ne souhaitant desormais aucune chose avec plus de passion, que de se voir déliée de son corps & estre avec Jesus-Christ. Le Ciel agréa ses desirs, & Dieu, voulant recompenser ses travaux & sa patience, de la Couronne d'immortalité, l'appela à soy aprés une legere maladie ; pendant laquelle elle eut le loisir de se disposer à ce passage, recevoir ses sacremens & donner sa benediction à son fils, lequel l'ensevelit prés de son défunt mary en son Monastere, & s'acquitta de prier Dieu pour le repos de son Ame.

XIX . SAINT BUDOC, resté orphelin de pere et de mere, persevera en sa vocation, & se rendit si parfait, que son Abbé estant decedé, il fut éleu en sa place, quelque resistance qu'il pust y faire. Son élection, comme provenante de Dieu, fut volontiers confirmée par le Decret de l'Archevesque Metropolitain, qui le benit solemnellement & le renvoya en son Monastere. Ayant pris possession de cette Prélature, il commença à faire éclater les talens et les graces singulieres dont le Ciel l'avoit avantagé, à la Gloire de Dieu & edification de tout le monde.

L'honneur que le Sacerdoce avoit gagné sur l'Esprit des Irlandois, leur faisoit croire que leurs Princes temporels ne regnoient que d'un bras, s'ils ne faisoient alliance de la Prestrise & de la Royauté en une mesme Personne. Ils avoient appris cela des Romains, dont les Empereurs l'avoient ainsi pratiqué, depuis Jules Cæsar, qui le premier unit le Diadéme & la Thiare en sa personne ; même (ce qui semble étrange), l'Empereur Constantin le Grand & ses Successeurs, tout Chrestiens qu'ils étoient, & si affectionnez à l'Eglise & au Pape, retinrent, par raison d'Estat, le titre de Grand Pontife des Gentils, de peur que laissant aller ce fantôme de Dignité, on ne leur enlevast quelque fleuron de leur Couronne,jusqu'à ce que l'Empereur Gratian le rejetta tout à fait & s'en dépouilla au profit du Souverain Pontife des Chrétiens, le S. Pere de Rome. Les Irlandois, ayans esté convertis à la Foy, ne laisserent pas cette coustume, & avoient leurs Archevesques pour Roys, chacun en sa Province.

Celuy qui regnoit en cette Province de l'Isle estant decedé, les Etats Generaux s'assemblerent pour faire l'election d'un personnage digne de les gouverner, tant au Spirituel qu'au Temporel ; lesquels ayans consideré l'illustre extraction de nostre saint Abbé, l'innocence de sa vie, l'eminence de sa doctrine, l'integrité de ses mœurs, sa prudence & autres perfections, jugerent sa teste plus propre à supporter une Mitre Couronnée qu'une Cuculle Monachale, & une Croix & Sceptre plus seant en sa main qu'une simple Crosse d'Abbé ; & aprés avoir conferé ensemble, ils l'éleurent leur Roy & Archevesque & l'enleverent de son Monastere, sans avoir égard aux raisons qu'il alleguoit pour s'en exempter, & le firent solemnellement Sacrer & Couronner.

Ce peuple se promettoit un siecle d'or sous son Gouvernement ; mais comme il avoit accepté ces charges, contre sa volonté, aussi s'en voulut-il délivrer deux ans aprés ; car ne pouvant supporter les mœurs sauvages de ce peuple, qu'il taschoit à adoucir & civiliser, il s'en affligeoit démesurement ; & quand on l'avertissoit de quelque désordre arrivé dans son Diocese, il s'en attribuoit toute la faute. Pour se délivrer de ces angoisses, il resolut de renoncer à l'Archevesché & au Royaume & se retirer en son Monastere, & à cét effet, il fit convoquer les Estats, qu'il pria de consentir à sa démission qu'il proposoit faire, & se disposer à en élire un autre en sa place. Mais au contraire, ils s'y opposerent & mirent des gardes à toutes les avenuës de son Palais pour empescher qu'il ne s'enfuit. Cela luy causa une grande perplexité dans l'irrésolution de ce qu'il avoit à faire ; car de passer la mer, c'étoit chose impossible, veu la deffense & l'ordre qu'on avoit donné à tous les ports de l'Isle. En cette angoisse d'esprit, il eut recours à l'Oraison, son reefuge ordinaire en toutes ses tribulations. Il estoit prosterné devant l'Autel en l'Eglise Metropolitaine, lors qu'une clarté Celeste remplit l'Eglise, à la faveur de laquelle il apperceut un Ange, qui luy commanda de s'embarquer & de repasser en Bretagne Armorique.

XX . Ce Commandement receu, il fit secretement ses préparatifs, &, sans estre apperceu de ses gardes, sortit de nuit de son Palais & se rendit au bord de la mer, où n'ayant trouvé ny navire, ny pilote, il s'agenouilla pour prier Dieu, lequel pourveut à son passage par un miracle prodigieux.

Encore que son Palais fut superbement meublé, il ne se servoit pourtant d'autre lit que d'une grande pierre cavée de sa longueur ; laquelle miraculeusement renduë flottante, luy servit de batteau, sur laquelle il monta par le commandement du mesme Ange, qui le rengea promptement et seurement à la côte de Bretagne, en un port situé en la Paroisse de Porspoder, Diocese de Leon, puis disparut.

Les habitants du Pays, voyans flotter cette masse sur l'eau, descendirent dans la Gréve voir ce que c'estoit ; &, ayans appris du saint les particularitez de son voyage, ils en loüerent Dieu, tirerent sa pierre hors l'eau, luy edifierent une Chapelle & un petit Hermitage, pour l'obliger à demeurer avec eux ; ce qu'il leur accorda, sçachant que telle estoit la volonté de Dieu.

Bien que l'Evesché de Leon eut esté longtemps auparavant, converty à la Foy de Jesus-Christ ; toutefois il y estoit resté quelques reliquats du Paganisme, nommément depuis Corsolde, General des Danois, Frizons & Nortwegues, s'y estoit habitué & avoit tâché d'y restablir l'Idolâtrie. D'ailleurs, l'heresie de Pelagius, passant de l'Isle en la Bretagne, avoit infecté une bonne partie du bas Leonnois ; &, bien que les Evesques de Leon eussent travaillé à purger le champ de leur Eglise de cette yvroye, si est-ce qu'il ne leur avoit si heureusement réüssi, qu'il n'y en fut encore resté, specialement és costes de l'Ocean Occidental. Ce fut pour le salut de ces pauvres dévoyez, que la Divine Providence guida S. Budoc en ce Pays, afin de convertir les Idolâtres à la Foy, & reduire les Heretiques au giron de l'Eglise. Il commença à prescher de grande ferveur par les bourgs & villages, où incontinent leurs Autels furent ruinez, leurs Idoles brisées, les Temples purifiez et consacrez au vray Dieu. Il erigeoit des Croix par les bourgs & sur les chemins, baptisoit ceux qui se convertissoient, les catechisoit & informoit des principes de la Foy, reconcilioit les Heretiques, administroit les Sacremens aux fidels, le tout avec tant d'assiduité, que c'estoit miracle comment un homme seul y pouvoit fournir. Le soir il s'en retournoit en son Hermitage, où ilpassoit la nuit en l'Oraison & lecture, puis reposoit un peu sur sa pierre ; & ayant celebré la Messe au point du jour, il s'en retournoit encore continuer ses charitables exercices.

XXI . L' Evesque de Leon averty du fruit que S. Budoc faisoit en son Diocese, le fut visiter & le remercier de la peine qu'il prenoit, le priant de continuer ; & pour mieux l'authoriser en sa Mission, il luy donna pouvoir d'exercer les fonctions Episcopales dans son Diocese, toutefois & quantes qu'il le jugeroit à propos ; mais le Saint, comme vray humble, ne voulut accepter cét offre & se contenta de continuer ses travaux ordinaires pour le salut & utilité de son prochain.

Ayant demeuré un an à Porspoder, il s'ennuya de ce lieu, fort incommode, à cause du bruit qu'y faisoit la mer, dont les flots se brisoient continuellement avec violence aux escueils qui estoient aux pieds de son Hermitage ; mais encore plus à cause de la multitude du Peuple qui l'y venoit journellement visiter. Il fit charger sa pierre sur une charette, attelée d'une paire de Bœufs, resolu d'aller où il plairoit à Dieu de le guider. Estant à une lieuë de Porspoder, la charette se rompit en pieces, & sa pierre se trouva à terre, au lieu où est à present l'Eglise Paroissiale de Plourin ; par lequel signe il connut que Dieu vouloit qu'il demeurât en ce lieu, où il edifia un petit Hermitage, joignant une Chapelle, & continua à Prescher & Catechiser avec tel succez, qu'il en arracha entiérement le Paganisme, & se chargea du soin de cette nouvelle Chretienté : "Qui n'est pas peu d'honneur à Messieurs de Plourin, d'avoir eu pour Apostre & Recteur un Archevesque-Roy, Prince issu du Sang des plus Illustres maisons de Bretagne". Il fut, du commencement, bien receu de ce peuple ; mais, comme il voulut reprendre quelques libertins, qu'il ne pouvoit reduire par beau à la raison, ils commencerent à s'ennuyer de luy, mépriser ses rémontrances & refuser ses corrections paternelles. Il est vray que plusieurs bonnes ames suivoient ses avis & tâchoient à conformer leur vie à la sienne & imiter ses Vertus ; mais comme le nombre des meschans excede ordinairement celuy des bons, il s'en trouvoit beaucoup plus qui n'en tenoient compte, & mesme s'en mocquoient, lesquels n'ayans pû corriger par ses rémonstrances, il fut contraint (pour ôter le scandale de l'Eglise) de les retrancher de la Communion des Fidels, dont ils entrerent en telle fureur, qu'ils resolurent, comme frenetiques, de perdre le medecin qui les vouloit guerir & donner la mort à celuy qui leur procuroit la vie & le salut. Cela le fit resoudre à quitter sa Paroisse pour leur oster l'occasion de commettre un parricide si détestable. Il s'en alla donc en la ville de S. Paul trouver l'Evêque, auquel il rendit compte de sa Mission, puis se démit entre ses mains de ladite Paroisse ; &, ayant receu sa benediction & licence, se retira au regret du Prélat, qui sçavoit estimer la perte qu'il faisoit d'un si saint Personnage & combien grand seroit le dommage qui en reviendroit à son Evêché.

XXII . Dieu l'inspira d'aller à Dol vers S. Magloire, Archevêque de ladite ville, qui le receut comme un Homme qui lui estoit envoyé de la part de Dieu. Il y avoit long-temps que le saint Archevesque méditoit sa retraite & n'attendoit que l'occasion de se démettre de sa Dignité pour se confiner, le reste de ses jours, en quelque desert : il creut que Dieu luy en fournissoit le moyen, luy ayant adressé S. Budoc, auquel il pût, sans scrupule, resigner son Archevesché ; mais il ne le voulut sans permission du S. Siége. Il pria S. Budoc de faire ce voyage à Rome, pour traitter de quelque affaire concernant son Eglise, ce qu'il accepta par obedience, ne sçachant rien du dessein de l'Archevesque, lequel estant en priere, la nuit suivante, apprit d'un Ange que Dieu approuvoit sa retraitte au desert & le choix qu'il avoit fait de S. Budoc, luy enjoignant de le faire élire par son Clergé, puis l'envoyer à Rome. Le matin S.Magloire assembla le Clergé, auquel il fit sçavoir sa resolution, le priant de proceder à l'election d'un autre Pasteur, lui recommandant specialement S. Budoc, qu'il jugeoit digne de cette charge, & qu'il savoit pour certain lui devoir succeder en cette Dignité. Cette recommandation de S. Magloire, joint les Vertus & qualitez recommandables de S. Budoc, firent qu'il fut éleu unanimément de toute la compagnie ; & si-tost qu'il eut accepté, il s'en alla à Rome, bien accompagné d'Ecclesiastiques & chargé de lettres de recommandation de la part des Princes de Bretagne, de l'Archevêque S.Magloire & du Clergé de Dol. Saint Grégoire le Grand, qui tenoit le Siége Apostolique le receut aimablement, confirma son élection, l'honora du saint Pallium, & luy ayant donné de belles instructions,le renvoya en son Eglise, où il fut receu de tous les Ordres de la ville, qui luy sortirent au devant & le conduisirent solemnellement prendre possession de son évêché. Il entra dans son Eglise, environné du Clergé & de la Noblesse, revétu des Ornemens Pontificaux, dont la Majesté, jointe à sa gravité naturelle rendoit un éclat admirable, qui ébloüissoit les yeux des spectateurs & faisoit épanoüir les cœurs de ce peuple, comme des roses à l'aspect du soleil, parmi les saints Cantiques & les acclamations de joye, dont ils faisoient retentir les voûtes sacrées du Temple Metropolitain. Saint Magloire, s'estant si-bien pourveu de Successeur, sortit de la ville & se retira en un lieu solitaire, où il passoit doucement le temps en œuvres de Penitence & Maceration.

XXIII . Nôtre saint Prélat, de rechef élevé à cette sublime Dignité, parut aux yeux de tout le monde comme un trés-Saint Pontife, revêtu interieurement des apremns Mystiques des vertus requises en un saint Evesque.

C'estoit un saint Denys en sublimité de la contemplation, un S. Athanaze en constance, un S. Basile en austérité, un S. Cyprien en generosité, un S. Grégoire en vigilance et sollicitude Pastoralle. On remarquoit en luy la douceur d'un S. Augustin, la Majesté de S. Ambroise, l'éloquence de S. Chrysostome, le mépris du monde de S. Hylaire, la vigueur de S. Cyrille, la discretion de S. Melaine, la liberalité de S. Exupere, la charité de S. Paulin, la foy de S. Grégoire Traumaturge , la force de S. Leon, l'asseurance de S. Loup & la confiance de S. Martin.

Il étoit doüé d'une sagesse plus qu'humaine, qui luy faisoit mépriser les choses périssables & arrester son esprit en consideration des choses Celestes & Eternelles.

La Justice luy faisoit considerer les necessitez spirituelles & temporelles de son peuple, & la charité le portoit à l'assister paternellement.

La force le roidissoit à la deffense du Tabernacle, pour soûtenir la Religion comme une forte colomne de diamant, & deffendre son Eglise contre les efforts de ses ennemis visibles & invisibles.

La temperance regloit son vivre & ordonnoit en luy une singuliere sobrieté, ne prenant de viandes que pour la simplicité, affligeant son corps de rigoureuses penitences. Et considerant qu'il avoit les Anges pour temoins de ses deportemens, & les hommes pour syndiqueurs de ses actions, dont les plus aveuglez en leurs propres affaires avoient des yeux d'Argus pour remarquer celles des Prélats, exposez (comme la Cité Evangelique) sur la cime du mont élevé de la perfection Chrêtienne ; il tâchoit à les composer en telle sorte, que Dieu en fut glorifié & son peuple edifié.

Il avoit un soin particulier du Culte de Dieu, & avoit l'œil à ce que le Service Divin se celebrât avec majesté & solemnité, tant en son Eglise Metropolitaine, qu'és autres de sa jurisdiction, assistant ponctuellement au Chœur, s'il n'étoit diverti pour affaire trés-necessaire. Quand il celebroit les saints Mystères de la Messe, c'étoit avec une Majesté si grave, meslée d'une humilité si profonde, qu'il donnoit de la devotion aux plus froids & indevots.

Il distribuoit à son Peuple le pain de la parole de Dieu, & entretenoit dans les Monasteres des jeunes hommes qu'il y faisoit étudier & élever à la vertu, pour en faire, un jour, des Recteurs & Curez par les Paroisses champestres de son Diocese.

Il étoit exact en ses visites, qu'il faisoit en personne : tellement ennemi de la vanité & de ses aises, que rarement il alloit à cheval, & ne menoit aucun train ny suite, que ses simples Officiers, retenant parmy les honneurs & l'éclat de sa Dignité, l'humilité & austerité qu'il avoit apprise dans le monastere.

Il châtioit rigoureusement les fautes des Ecclesiastiques, sans acception ny exception de personne, & vouloit que son Clergé parût d'autant plus en vertu au delà du reste du peuple, qu'il le surpassoit en excellence & Dignité, n'ignorant pas combien le bon exemple des Ecclesiastiques importe au bien de la Republique.

Quand il vacquoit quelque Siége dans sa Province, il faisoit tou tson possible pour les faire remplir de dignes Prélats, & ne conferoit les Benefices de son diocese qu'à des personnes Doctes & de bonne vie, dont il prenoit le choix dans les Monasteres, comme en des Seminaires de pieté et de doctrine.

Pour maintenir le bon ordre qu'il avoit establi, il tenoit reglément ses Synodes Diocesains, & aux occasions, des Conciles Provinciaux, dont il faisoit exactement observer les Decrets & Ordonnances à tous ses sujets.

Il estoit entier en ses Jugemens, équitable en ses resolutions, pur en sa conscience, sobre & frugal en ses repas, fervent en l'Oraison, patient és adversitez, modeste és prosperitez, affable en sa conversation, retenu & circonspect en ses discours, veritable en sa Doctrine, zelé en ses Prédications, soigneux en sa Charge, passionément jaloux de la Gloire de Dieu, et desireux du salut des Ames ; & comme Dieu l'avoit établi chef de son peuple, en une Dignité si relevée, aussi tâchoit-il à se rendre le plus approchant de Dieu qu'il luy estoit possible, apr la pratique de ces belles Vertus.

Retournons à S. Magloire, & voyons ce qui se passoit en sa solitude. La Vertu a beau se cacher, elle sera toûjours recherchée ; l'honneur la suit, comme l'ombre fait le corps, & plus elle le veut mépriser, plus elle suit. Nôtre saint Solitaire croyoit avoir trouvé le repos tant desiré, au profond de ce desert, où éloigné du brüit & tracas du siecle, il pût passer doucement le reste de ses jours, & se disposer au dernier passage ; mais il en advint tout autrement : car son peuple, ne pouvant supporter son absence, y abordoit avec telle affluence, que son Hermitage ressembloit mieux à une ville peuplée qu'à un desert écarté & inhabité, ce qui le fit resoudre à sortir tout à fait de la Bretagne & s'en aller plus loin ; mais avant de rien executer, il voulut conferer avec nôtre S. Archevesque, lequel l'en dissuada, luy representant qu'il ne pouvoit, en bonne conscience, se soustraire aux Ames dont Dieu luy avoit commis le gouvernement, & bien qu'il s'en fût déchargé sur autruy, il ne leur devoit toutefois refuser son assistance & la consolation Spirituelle qu'elles attendoient de luy. Saint Magloire crut ce conseil & persevera, le reste des jours, en cette solitude.

XXIV . Saint Budoc ayant trés-Saintement gouverné son Eglise l'espace de vingt ans, ilpleut à Dieu mettre fin à ses travaux et donner commencement à sa gloire. Il tomba malade, environ la my-Novembre de l'an 618 & connoissant que cette maladie devoit terminer le cour de sa vie, il donna ordre aux affaires de son Eglise & de sa Famille ; & se ressouvenant que lors qu'il quitta la Paroisse de Plourin, il avoit excommunié quelques-uns, qui s'estans depuis repentis, luy avoient demandé l'absolution, il les absoût avant mourir ; puis commanda à un de ses Aumôniers, nommé Hydultus, de separer aprés sa mort, son bras droit du reste son corps, de le porter à Plourin, d'en donner la benediction au peuple de ladite Paroisse, en signe de l'absolution qu'il leur avoit octroyée, & de leur laisser pour gage du souvenir qu'il auroit d'eux, quand il seroit au Ciel ; exhorta les Religieux de Kerfeunteun à perseverer en leur vocation, leru donna sa benediction ; & sentant ses forces diminuer, il receut devotement les Sacremens de l'Eucharistie & Extréme-Onction, qui luy furent administrez, en presence de ses Chanoines, par l'Archidiacre S. Genevæus (qui lui succeda à l'Archevêché) & ayant passé la nuit en colloques amoureux & devotes mediations, les mains & le cœur levez vers le Ciel & la veuë arrestée sur un Crucifix, il rendit son Ame à Dieu le 18 Novembre 618, laquelle en presence de tout le peuple, les Anges porterent dans le Ciel, chantant une melodieuse musique.

Son Corps dépoüillé de son Cilice & revêtu des Ornemens Pontificaux, fut exposé dans la salle de l'Archevêché, & de là porté en l'Eglise, où ses obseques solemnellement celebrées, on l'enterra dans le Chanceau, en presence de plusieurs Princes & Seingeurs de Bretagne & de grande multitude de peuple, pour l'utilité desquels Dieu opera & opere, tous les jours plusieurs Miracles, par l'intercession de ce saint Prélat.

XXV . La Ceremonie de l'Enterrement achevée, l'Aumônier Hydultus, memoratif de ce que la Saint luy avoit commandé, prit le Bras droit qu'il avoit separé du Corps & le mit reverement dans une quaisse pour le porter à Plourin ; & un soir ayant pris logis au bourg Paroissial de Brec'h, Diocese de Vennes, il mît le S. Bras dans un coffre, dont l'hôtesse lui avoit baillé la clef pour y serrer ses hardes. Advint qu'un certain personnage, s'étant assis sur le coffre, devint à l'instant muét & perclus de ses membres. Cét accident inopiné étonna tout le monde ; ne pouvant sçavoir la cause, ils s'aviserent d'ouvrir le coffre & de foüiller parmi les hardes de l'Aumônier, où ils trouverent la Ste Relique, avec les verbaux & asseurances necessaires. Alors le pauvre homme, se laissant tomber par terre, demanda humblement pardon à Dieu & à saint Budoc de l'irreverence qu'il avoit commise envers sa Relique, & puis se leva sain & dispos, loüant Dieu & le S. Prélat. Le recteur de la Paroisse, ayant esté present à ces Miracles, se saisit de la clef de ce coffre, & le lendemain vint avec ses Prêtres, en solemnelle Procession, leva la Ste Relique, qu'il porta en son Eglise, sans la vouloir rendre à l'Aumônier Hydultus, qui ne peut obtenir autre chose, aprés de grandes importunitez, que de la pouvoir baiser entre les mains du Recteur & en presence du peuple. Il s'apporcha donc de l'Autel, fit devotement sa priere, & le saint Bras luy étant presenté, il prit si bien son temps & ses mesures, qu'il attrapa entre ses dents le Poulce, le second & le troisiéme Doigt de la main & les mordit si serré, qu'il les coupa & emporta à Plourin, donna la Benediction au peuple de la part de son deffunt Maître, & y laissa ces Reliques, qui furent richement enchassées, & soigneusement conservées, jusqu'à nôtre temps, Dieu les ayant honorées de plusieurs grands miracles. Anciennement on faisoit par ordonnance de Justice, outrer les sermens sur les Reliques de S. Budoc, qu'on posoit à cét effet sur son navire miraculeux, & se trouvoit que ceux qui juroient faussement ne passoient le jour & an, sans estre rigoureusement chatiez.

Vies des saints de la Bretagne Armorique par Albert Le Grand (1636) - Vè édition de 1901 - Quimper