Déguignet face aux machines de la papeterie Bolloré à la fin du 19e - GrandTerrier

Déguignet face aux machines de la papeterie Bolloré à la fin du 19e

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Dans ses mémoires, à la veille du 20e siècle, Jean-Marie Déguignet s'insurge contre la révolution industrielle, les milliardaires exploiteurs et « les machines à couper les bras » ...

Autres lectures : « Espace Déguignet » ¤ « DÉGUIGNET Jean-Marie - Histoire de ma vie, l'Intégrale » ¤ « Mémoires des Papetiers » ¤ « La création de la manufacture d'Odet » ¤ « René Bolloré (1847-1904), entrepreneur » ¤ 

Présentation

Le texte ci-dessous, relatant des observations de 1897-98 [1], extrait de « l'Intégrale (Histoire de ma vie) » des « Mémoires d'un paysan bas breton » est une merveille. Après avoir introduit son sujet par une anecdote mettant en scène un milliardaire américain, puis évoqué l'inventeur de l'expression populaire « Tonnerre de Brest » [2] (ce n'est ni Hergé, ni le capitaine Haddock), et enfin glissé un dialogue entre un voisin et un ancien ouvrier de la papeterie, Jean-Marie Déguignet nous présente avec ironie et passion le palais enchanté de la fabrique de papier d'Ergué-Gabéric [3], avec des machines à couper les bras.

La clef de l'histoire est là : « Une nouvelle machine arrivée l'autre jour du Creusot et qui fait à elle seule l'ouvrage de dix ouvriers et par conséquent le patron a mis douze ouvriers dehors ».

Et c'est une scène digne des Temps modernes de Charlie Chaplin : « Je voyais des machines tourner partout, en dehors, en haut, en bas, à droite et à gauche ». Il décrit ensuite la fabrication entièrement automatique du papier, depuis les broyeuses de pâte, jusque les machines à découper, en passant par le plateau de fer et les cylindres sécheurs.

Mais c'est quand il évoque les milliardaires exploiteurs et les ouvriers « impassibles, paisibles, avachis, le ventre vide, en haillons » que son style s'amplifie, les phrases s’allongent, le rythme s'accélère ...

Et, en fil conducteur, la belle image de ces machines à couper les bras « qui tournent jour et nuit au profit de quelques millionnaires et milliardaires et semblent rire en leur mouvement perpétuel et se moquer de ces autres pauvres machines en chair et en os qui restent crever de faim en les regarder tourner ».

Un texte qui restera très certainement dans les annales.

 


Texte intégral

Pages 514 et 515.

J'ai lu quelque part que le fameux milliardaire Jay Gould [4] disait un jour à ses ouvriers qui s'étaient mis en grève une fois, de ne pas recommencer deux fois, car aussitôt il les remplacerait tous par des ouvriers en acier qui ne font jamais grève et travaillent jour et nuit sans jamais se plaindre. Eh bien, Tonnerre de Brest, comme disait Mahurec [2] il y a ici au fond de la Bretagne un industriel qui tend à réaliser le rêve du milliardaire américain. J'ai déjà parlé de la fabrique de papier d'Ergué-Gabéric [3], perdue là-bas au fond du Stang-Odet et que j'ai vu fonder. Cette fabrique occupait autrefois tous les ouvriers des environs, mâles et femelles, jeunes et vieux. Et bien, aujourd'hui il n'y a presque plus personne, quoiqu'elle fabrique dix fois plus de papier. Il y a deux ou trois ans un individu ayant travaillé dans cette fabrique se trouvait chez le perruquier mon voisin et disait que la veille on avait encore coupé les bras à dix ouvriers d'un coup !

- Comment, disait un client qui ne saisissait pas bien l'ironie, dix bras ? d'un seul coup ? par la même machine ?

- Oui juste, comme vous dites, par la même machine. Une nouvelle machine arrivée l'autre jour du Creusot et qui fait à elle seule l'ouvrage de dix ouvriers et par conséquent le patron a mis douze ouvriers dehors. Et ce n'est pas fini, il en viendra d'autres jusqu'à ce que tous les ouvriers soient remplacés par des machines. Et en effet, cela parait bien près de se réaliser.

J'ai passé par là depuis et, où je voyais autrefois une véritable fourmilière humaine, je ne voyais plus personne. Si je n'avais pas vu fonder cette fabrique, j'aurais pu me croire en présence d'un de ces palais enchantés des contes orientaux. Je voyais des machines tourner partout, en dehors, en haut, en bas, à droite et à gauche. En haut je voyais des monceaux de choses informes s'engouffrer dans des auges où ils étaient broyés et mis en pâte, de là ils passaient dans d'autres auges, puis de là ces monceaux de pourriture purifiés et devenus pâte claire passaient dans des tuyaux qui les déversaient sur un plateau de fer chauffé à la vapeur. Là, la pâte claire se transformait immédiatement en papier, puis ce papier s'enfilait ensuite à travers une quantité de cylindres tournant en sens inverse pour aller sortir à vingt mètres plus loin où il était repris par d'autres machines qui le découpaient en format voulu.

 

Mais j'avais beau regarder, je ne voyais personne, d'abord parce que la vapeur m'en empêchait. Cependant, quand mes yeux parvinrent à percer la vapeur, j'entrevis trois ou quatre individus, les bras croisés sur la poitrine à la manière des paysans bretons. Ils étaient là comme des fantômes, les yeux fixés sur les machines, ne bougeant, ni parlant. D'abord, pour parler, il est impossible, au milieu de ces machines.

Enfin je sortis de ce vaste palais enchanté, émerveillé du génie de l'homme, mais aussi attristé en considérant que ce génie va à l'encontre du but vers lequel il devrait tendre, c'est-à-dire à égaliser un peu le bonheur en ce monde entre tous les individus tandis qu'il tend au contraire à accabler de richesses et de bonheur quelques privilégiés seulement, en en éloignant de plus en plus des millions de malheureux déshérités à qui, comme disait cet ouvrier renvoyé de la fabrique, les machines coupent les bras tous les jours, leur seule fortune en ce monde.

Et ces hommes de génie, ces inventeurs de machines à couper les bras reçoivent des éloges, des encouragements, des félicitations, des brevets, des croix et des pensions, comme en reçoivent ceux qui font les meilleurs écrits mensongers pour rouler, pour berner, pour abrutir, pour consoler et pour calmer les douleurs des malheureux qui restent impassibles, paisibles, avachis, le ventre vide, en haillons, devant ces machines qui tournent jour et nuit au profit de quelques millionnaires et milliardaires et semblent rire en leur mouvement perpétuel et se moquer de ces autres pauvres machines en chair et en os qui restent crever de faim en les regarder tourner.

Et cependant on entend tous ces ouvriers crier après ces machines, lesquelles finiront certainement par les mettre tous sur le pavé. On entend même parfois quelques soi-disant économistes dont toutes les économies viennent de ces machines, dire du fond de leurs cabinets que ces machines pourraient bien à la fin devenir un danger, mais ils répondent de suite qu'on ne peut pas arrêter l'essor du génie sous peine de retomber dans la barbarie.


Annotations

  1. Les faits observés sont vraisemblablement de 1896-97 car d'une part Jean-Marie écrit « il y a deux ou trois ans », et d'autre part le texte qui suit est l'évocation du mariage de son fils clerc de notaire 20.02.1900. [Ref.↑]
  2. « Tonnerre de Brest » : expression populaire brestoise aujourd'hui connue grâce au personnage du capitaine Haddock dans « Les aventures de Tintin ». En fait, bien avant Hergé, la formule était déjà populaire grâce aux romans d'Ernest Capetan (1826-1868) dans lesquels les répliques du personnage du gabier Mahurec étaient souvent assorties d'un « Tonnerre de Brest ». À noter que l'origine du tonnerre de Brest a plusieurs explications possibles : était-ce le tir d'une batterie située sur l'île d'Ouessant en face du goulet de Brest pour donner l'alerte en cas de sortie de la flotte anglaise, ou alors le gros canon qui signalait l'évasion de forçats du bagne de Brest, ou la canonnade qui informait les habitants des manœuvres importantes de gros navires dans la rade, ou enfin le simple coup de canon qui annonçait chaque jour l'ouverture et la fermeture des portes de l'arsenal à 6 heures et à 19 heures aux pieds du château de Brest ? [Ref.↑ 2,0 2,1]
  3. La papeterie d'Odet a été créée en 1822 par Nicolas Le Marié. C'est un Bolloré, Jean-René ancien chirurgien, qui prend sa succession en 1862-63. De 1881 à 1904 son fils René-Guillaume est aux commandes de l'entreprise qui comptait 110 ouvriers en 1860. [Ref.↑ 3,0 3,1]
  4. Jay Gould, né Jason Gould, le 27 mai 1836 à Roxbury dans l'État de New York, et mort le 2 décembre 1892 à New York, est un homme d'affaires américain qui contribua à l’essor des chemins de fer aux États-Unis. Source Wikipedia. [Ref.↑]




Thème de l'article : Ecrits de Jean-Marie Déguignet

Date de création : Mai 2012    Dernière modification : 31.01.2015    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]